Nichiren, un moine japonais controversé

Portrait de IEB
Nichiren, un moine japonais controversé - publié le : jeu 01/10/2009 à 15:22


Nichiren
u
n moine japonais controversé

Dans l'histoire du bouddhisme japonais, en particulier, mais aussi du bouddhisme en général, le nom de Nichiren résonne étrangement. Fondateur, au XIIIe siècle, d'une école qui porte son nom, l'histoire a surtout retenu de lui une véhémence qui lui valut bien des désagréments, tant de la part du pouvoir politique de son époque que des autres écoles bouddhistes japonaises, qu'il considérait comme pernicieuses et qu'il souhaitait voir disparaître...
Son nom est aujourd'hui généralement évoqué en relation avec l'école Sôka-Gakkai - considérée, comme une secte par un rapport parlementaire publié en 1996 - l'une des "nouvelles religions" japonaises, apparues au début du XXe siècle, qui se réclament de son enseignement.
Sur Internet, en dehors des sites consacrés à la Sôka-Gakkai, on trouve peu d'informations sur Nichiren. Il nous a semblé intéressant et utile de reproduire ici des extraits de deux livres déjà anciens (depuis longtemps épuisés en librairie), parus en 1930 et 1965, bien avant que le Sôka-Gakkai ne soit connue en Occident. On y trouvera une présentation, historique et relativement "neutre", de Nichiren, de sa doctrine et de sa vie.

A noter : dans ces deux textes, le terme "secte" est employé dans son sens étymologique, philosophique et religieux traditionnel - celui d'une école ayant accompli une "séparation" -, et n'a rien de la connotation négative qu'on lui donne aujourd'hui...
Pour une meilleure compréhension, nous avons rajouté quelques précisions aux textes [entre crochets et en vert]
 

 



"Les sectes bouddhiques japonaises"


Emile Steinilber-Oberlin
Editions G. Crès et Cie – Paris, 1930


Chapitre XI – "La secte de Nichiren"
(pp.261-272)
 


Fondée, comme son nom l’indique, par Nichiren (1222-1282), qui fut un grand saint en même temps qu’un grand patriote japonais, cette secte se réclame d’un seul texte : « Le Lotus de la Bonne Loi » (japonais : Myôhorenge-Kyo ; sanscrit : Sadharma-pundarika-sûtra). La secte Nichiren compte 3650 temples ou monastères dont les plus célèbres sont ceux d’Ikegami et de Minobu, plus de 9.000 prêtres, 1.400.000 souscripteurs perpétuels et 38.000 souscripteurs occasionnels ou shintoïstes. Elle a crée 73 oeuvres sociales. Après la mort de son fondateur, il se produisit des différences d’interprétation en matière de doctrine, d’où la création de neuf branches dont les souscripteurs perpétuels dépassent le chiffre de 500.000.

Temple d'Ikégami


Dans la nuit du 13 octobre, anniversaire de la mort de Nichiren, nous fûmes au temple d’Ikégami. Comme chaque année, à pareille époque, vingt ou trente mille pèlerins se rendaient au sanctuaire pour y célébrer la mémoire du Saint. De la station d’Omori jusqu’au Hommonji, de nombreux cortèges se formaient, sous les feux multicolores des lanternes de papier, psalmodiant et chantant la formule sacrée de la secte : « Namu-Myoho-Renge-Kyo » (Adoration au Lotus de la Vérité parfaite) Le son des tambours de bois et des géta frappant le sol, rythmaient les voix. La nuit mystique se préparait. Nous avions visité le Daimoku-Do où des fidèles répétaient cette même formule et le Shaka-Do où d’autres fidèles passaient, selon l’usage, cette nuit sainte en prière. Dans le Shoshi-Do, le Hall du Fondateur, les délicieux concerts d’anges peints sur les murs semblaient accompagner les chants et les invocations. Derrière l’autel, un artiste inconnu a représenté, avec un art curieux, les principaux incidents de la vie de Nichiren dont mon maître [M. Nichisho, bonze de l’école Nichiren, qui sert de guide au narrateur] me conta l’histoire ainsi qu’il suit :


« Nichiren, me dit-il, naquit en 1222 d’une famille de pêcheurs, dans un petit village de la province d’Awa, sur ce littoral du Japon que le soleil dore, avant tout autre, de ses rayons.
Quand, enfant, il s’éveillait à l’aurore, à l’heure où son père apprêtait ses filets de pêche et ses rames, c’est à lui et aux habitants de cette côte privilégiée que le Soleil envoyait en premier sa lumière d’or. Il nota, plus tard, dans ses mémoires, combien l’avait impressionné le soleil levant de son pays.
Mystère des influences cosmiques ! La vue de l’Océan incite au mysticisme, apporte à l’âme des visions prodigieuses : Nichiren fut un mystique et un visionnaire. Le Soleil est lumière universelle : Nichiren créa une doctrine religieuse, qui, dans sa pensée, devait être lumière universelle, c’est-à-dire vérité absolue et destinée à tous les hommes. Il est né sous le signe du Soleil et sur cette terre nipponne qu’il ne quitta jamais et qu’il chérit d’un amour ardent. Il fut un grand patriote, passionné pour l’indépendance et la gloire de son pays alors menacé par les Mongols. Japon et Bouddhisme ne faisaient qu’un dans son coeur...
- Il fut un prophète bouddhiste et nationaliste ?
- Oui. Et son mysticisme garda toujours la saveur du terroir. Sa forte personnalité en fit le fond et la forme, autant que son érudition. Toute sa pensée se résume ainsi : La vérité est dans « Le Lotus de la Bonne Loi ». C’est au Japon qu’il appartient, pour son salut et celui de l’humanité, de faire rayonner cette vérité sur la terre entière. Tant qu’il restera au monde un seul homme non converti au Bouddhisme, c’est-à-dire non croyant à la vertu efficace du « Lotus », une tache sombre subsistera sur Bouddha même, lumière du monde.
A l’âge de douze ans, Nichiren devint disciple de la secte Shingon [école bouddhiste tantrique (vajrayâna) japonaise, fondée au VIIIe siècle par le moine Kûkai (qui reçut le titre posthume de Kobo Daishi) ; le mot « shingon », qui signifie « parole vraie » est la traduction japonaise du mot sanscrit mantra] dont le mysticisme alimenta son exaltation. Peu d’années après, ayant fait dans l’étude des textes et de la pensée bouddhique des progrès miraculeux, il était admis à la prêtrise. C’est alors qu’il adopta le nom bouddhique « Nichiren », sous lequel il est devenu célèbre, et qui signifie « Lotus du Soleil ». Pour le choix de ce nom, aux raisons dont j’ai parlé, s’en joint, dit-on, une autre : la mère de Nichiren aurait conçu son fils après avoir fait un rêve où lui étaient apparus un soleil et un lotus merveilleux. Elle en avait conclu que l’enfant était prédestiné à quelque haute mission de pureté, le lotus étant emblème de pureté et de lumière.

Nichiren sauvant l'esprit d'un pauvre homme, pratiquant la pêche au cormoran
 


Or, au temps de Nichiren, tout était sombre dans l’histoire du Japon. Du milieu à la fin du XIIIe siècle, les malheurs se succédaient : invasions mongoles sur cette terre des dieux, jusqu’alors inviolée, menacée soudain d’un asservissement honteux; tremblements de terre, épidémies, famine, nos propres fautes enfin, à nous Japonais, qui avions fait de Kamakura, la capitale d’alors où régnaient les dictateurs militaires, un théâtre de luttes fratricides. Les uns of­fraient leurs services à l’empereur, à Kyoto, les autres aux Shoguns... Aucune direction unique. Qu’allait devenir le Japon ? Comme un grand oiseau noir, la mort planait sur le pays. Des comètes apparurent dans le ciel. La population épouvantée vit dans ce fait le présage d’une catastrophe finale. Les hommes gémissaient : « Qu’avons-nous fait pour mériter de tels malheurs? Quels dieux, quels diables en courroux préparent contre nous leur vengeance ? »
Cependant Nichiren étudiait, méditait. Le seul enseignement de la secte Shingon ne lui suffisait plus. En 1252, il alla au mont Hiéi pour s’instruire dans la doctrine Tendai, sous la direction des maîtres les plus autorisés [créée en 805 par le moine Saichô, l'école Tendai est la forme qu'a prise au Japon l'école Tiantai, fondée par le chinois Zhiyi (538-597) ; école idéaliste, fondée sur les traités d'Asanga et de Vasubandhu - fondateurs indiens de l'école Vijñânavâda - elle tenait le "Sûtra du Lotus" comme l'expression la plus achevée de l'enseignement du Bouddha]. Mais Nichiren était un esprit trop original pour copier. Une conception personnelle mûrissait en lui. Dans le courant de sa vie, il révéla au monde sa Loi des Trois Principes Ésotériques. Chaque fois qu’il parvint à formuler l’un d’eux, on peut dire que ce fut comme par un éclair de génie, une illumination soudaine de son esprit, après des années de réflexion.


Voici, exposée sommairement, la doctrine de Nichiren qui tient dans ces quelques mots « Le Lotus et les Trois Principes Ésotériques » :
A la base, le texte qu’il ne faut jamais perdre de vue : le Myohorenge-Kyo ou Hokke-Kyo (« Le Lotus de la Bonne Loi ») qui est la vérité unique. Vous savez qu’au point de vue de la capacité de compréhension des hommes à l’égard de la pensée pure du Bouddha, les bouddhistes ont admis trois périodes décroissantes, car les hommes sur ce point ne font aucun progrès, mais, au contraire, régressent. La première période, appelée période du vrai Bouddhisme, est de mille ans à partir de la mort de Bouddha. La seconde s’étend sur les mille années suivantes, c’est la période du Bouddhisme « copié ». La troisième, période de dégénérescence, commence ensuite : C’est la nôtre, dite période de « La Loi postérieure » ou des « Hommes des derniers jours ». Nous sommes trop corrompus maintenant pour comprendre, par nous-mêmes, toute la lumière de Bouddha. Un acte de foi est nécessaire dans le texte sacré qui convient aux hommes de notre temps. Ce texte est « Le Lotus de la Bonne Loi », parole dernière et parfaite du Bouddha.
Les Trois Principes Ésotériques, conçus par Nichiren, sont, à la fois, la forme pratique sous laquelle tous les hommes, tous sans exception, peuvent utiliser la sagesse et l’efficace vertu du texte, et l’occasion pour eux de reprendre conscience du fait qu’ils sont tous sauvables étant tous formés de spiritualité bouddhique. Naturellement, un esprit supérieur, comme Nichiren, possède de cette conscience une vision claire, que nous n’avons point. Mais par l’effet de notre foi sincère dans le « Lotus » et la pratique des Trois Principes Ésotériques, l’ignorant comme l’intelligent peuvent prétendre au salut définitif, à la paix absolue du coeur, au Néhan (Nirvâna).
Ces Trois Principes Ésotériques sont :
1° L’énoncé du Titre sacré : « Namu Myoho-renge-Kyo » (adoration au Lotus de la Vérité parfaite) ;
2° la représentation graphique et symbolique de l’Être Suprême ;
3° le foyer du rayonnement universel du Bouddhisme.
On les appelle : Daimoku (Titre), Honzo (Objet du culte) et Kaïdan (Estrade d’où l’on proclame les principes bouddhiques).

Intérieur du temple d'Ikégami - autel principal
 


- Dois-je comprendre, dis-je, qu’il s’agit de simples formules, répétitions mécaniques d’un titre de sûtra, ou d’une pensée profonde qui m’échappe ?
- Les deux. Qui veut conquérir les âmes doit concentrer sa pensée en formules, procédé politique. Mais ces formules doivent être comme autant de morceaux de la vérité, si bien que, réunies, elles ne représentent pas, elles sont la vérité. L’identité d’essence des choses spirituelles bouddhiques fait que la vérité a deux faces: l’inexprimable et l’exprimé. L’aspect de la seconde, qui permet à l’homme le plus ignorant de participer à l’oeuvre de salut bouddhique, n’en change pas le fond qui est la lumière de Bouddha. C’est pour cela que ces trois Principes sont trois Mystères et ne sont pas seulement des mots. Ils s’identifient à la vérité.
- Ces Trois Principes Ésotériques ont-ils un fondement dans un texte ?
- Oui, le génie de Nichiren les dégagea du chapitre du « Lotus », intitulé « Durée de la Vie du Tathâgata », où toute la doctrine se trouve cachée comme le diamant dans la terre. On y lit, en effet, la perma­nence des trois corps de Bouddha : le corps spirituel (sanscrit : Dharma­Kâya), le corps de béatitude (sanscrit : Sambhoga-Kâya) et le corps de transformation (sanscrit : Nirmana-Kâya) d’où procèdent la vertu mystique des trois Principes Ésotériques par l’effet du « pouvoir sur­naturel du Tathâgata ». Tout à l’heure, devant la vasque d’eau lustrale, je vous disais : « L’eau peut être liquide, vapeur, nuage, neige ou glace, elle reste toujours identique en son essence ». De même la lumière de Bouddha peut être : sagesse, essence du cosmos, pensée d’un texte, formules de ce texte, elle reste toujours lumière de Bouddha.
- Je voudrais des précisions sur chacun des Trois Principes Ésotériques ou Mystères de Nichiren.
- Je viens de parler du premier et nous le voyons en action ce soir. C’est la formule de valeur mystique : Namu-Myoho-renge-Kyo… »


La foule des pèlerins psalmodiait: « Namu-Myoho-renge-Kyo ! » On eut dit le bruit de la mer. Je me laissai gagner par cette vague mystique qui montait, montait, portant en elle un état de conscience inconnu aux Occidentaux, toujours sceptiques : la conviction absolue. Fanatisme dira-t-on ? Je réponds que le terme juste qui qualifierait la conviction absolue n’existe pas en français. N’en ayant pas la chose, comment aurions-nous le mot ? Cependant l’immense cortège des pèle­rins aux mille lanternes de papier, roses, vertes, jaunes, pénétrait dans l’enceinte sacrée. Certaines de ces lanternes présentaient des formes bizarres, représentaient des bateaux, des maisons, des fleurs. Des milliers d’autres constellaient la nuit d’étoiles. Et le chant des pèlerins s’enflait, toujours plus fort. Il me sembla que le monde entier, toutes les étoiles du ciel chantaient : « Namu-Myoho-renge-Kyo ! » Rien n’est sot comme l’orgueil de ne pas comprendre. Je ne veux pas être, ce soir, ce sot. Avec humilité, à côté du bon prêtre qui me donne l’exemple et le ton, je psalmodie : Namu-Myoho-renge-Kyo...


« Le second Principe ou Mystère, continue le prêtre, est le symbole graphique de l’Être Suprême qui synthétise le tout dont nous faisons partie et met en lumière ce fait essentiel pour notre salut, à savoir que tous les êtres vivants sont de même nature que Bouddha. Bouddha est l’univers même. C’est pourquoi Nichiren imagina un graphique comportant essentiellement, au centre, les mots : Myoho-renge-Kyo, autour duquel sont groupés les noms de tout ce qui existe.
Le troisième Principe ou Mystère, le Kaïdan (estrade), est le lieu d’où la doctrine doit illuminer le monde, et, pour chacun de nous, c’est notre corps dont les paroles et les actes doivent propager dans notre rayon la foi bouddhique. Ce lieu d’élite devait être un monas­tère que Nichiren avait projeté de fonder sur les flancs du Fuji, la montagne sacrée »...


Nous étions parvenus près du Katsu-Do, la pagode reliquaire, dont les flancs arrondis reposent sur une immense fleur de lotus en pierre. Les clameurs des pèlerins reprenaient de plus belle : « Namu-Myoho­renge-Kyo ! Namu-Myoho-renge-Kyo ! »

Le "mandala" de Nichiren
En son centre, la formule

Namu-Myoho-renge-Kyo 


Le bonze poursuivit :


« J’ai interrompu tout à l’heure ma biographie sommaire de Nichiren pour exposer en bloc et élémentairement sa doctrine. Je reprends mon récit : à l’âge de trente ans, notre saint prophète, après avoir longuement médité, était parvenu à cette conviction que la cause du mal dont souffrait le Japon - invasion, famine, etc. - était la mécon­naissance de la vraie doctrine de Bouddha telle qu’elle est exprimée dans le Lotus, vérité unique, complète, et en particulier la sophistica­tion des purs préceptes bouddhiques, conséquence des erreurs de l’enseignement de Hônen, [fondateur] des sectes de la Terre-Pure [qui prônent l’hommage au Bouddha Amida, par la récitation de son nom, en vue de renaître dans sa Terre Pure de l’ouest, où l’Eveil est accessible à tous ; on dénomme souvent cette école Amidisme], et de la secte Zen. On a reproché à Nichiren son fanatisme : n’oublions pas qu’il fut, à une époque critique, un patriote enflammé, rappelant justement à ses concitoyens que, pour faire face au péril, il leur fallait recréer leur unité politique nationale et que celle-ci ne serait viable dans les ins­titutions qu’à la condition d’être aussi dans les coeurs. La multiplicité des sectes religieuses divisaient la nation. Or, la vérité est Une : Un seul gouvernement, une seule doctrine religieuse. L’unité politique et morale seule sauverait le pays.
Il consigna ses vues dans une remontrance qu’il adressa au Gouvernement, intitulée « Le livre de la Loi droite et du salut national » (Risoho-Ankoku-ron). Les sectes pratiquant le culte d’Amida et Hônen spécialement, disait-il, ont dénaturé et trahi le Bouddhisme. Elles ont, sans droit et pernicieusement, habitué le peuple à substituer au nom de Bouddha [Gautama Shakyamuni] un autre nom [celui du Bouddha Amida]. Les enseignements de l’ancien Bouddhisme et de Dengyo-Daishi [autre nom de Saichô, fondateur de l’école Tendai] ont été volontairement refoulés, piétinés. La secte Zen, à cause de ses extravagances individuelles, n’est qu’une « invention du diable ». La secte Shingon est « traître au pays ». Il conjurait le gouvernement d’intervenir, d’interdire les cultes menteurs, d’installer définitivement la vraie doctrine du « Lotus » et de rétablir, avec l’unité politique, l’unité spirituelle du Japon. A la même époque, il formulait le premier Principe ou Mystère.


En 1253, Nichiren décide de commencer sa campagne pour le triomphe de ses idées. Il se rend au monastère où il avait passé sa jeunesse, dans le but de convertir ses anciens maîtres et collègues. Assis devant lui, dans l’attitude de la méditation, les religieux attendent sa communication. Avec sa franchise et sa véhémence habituelles, Nichiren expose sa foi et déchire les autres sectes. L’au­ditoire s’étonne, puis s’alarme et se révolte. On prend Nichiren pour un fou ou tout au moins un orgueilleux, un maniaque. Honni, banni de tous, le prophète descend la montagne qu’il gravissait plein de joie quelques heures auparavant et se rend à Kamakura : il y sommera le gouvernement d’avoir à remplir son devoir et fera appel au peuple, directement, dans la rue.
A Kamakura, le gouvernement, indisposé par la violence de son langage, excite en secret la population contre lui. Le Prophète clamait dans les rues : « Malheur à ceux qui ont déformé la vraie Doctrine ; ils sont cause des malheurs du pays. D’autres catastrophes vous atten­dent, si vous n’acceptez la Lumière » ou encore « Éveillez-vous ! Éveillez-vous ! les hommes, éveillez-vous... et regardez: il n’y a qu’une vérité, non plusieurs. Vit-on jamais un homme avoir deux pères ou deux mères ? Regardez le ciel sur vos têtes : il n’est qu’un seul Soleil ». Mais la foule lui jette des pierres, des tuiles, et tente de l’assassiner. Nichiren échappe à la mort à la faveur de la nuit.
Il erre, alors, dans les bois et la campagne environnant Kamakura. Il y retrouve sa chère solitude. Il aimait la solitude : il y puisait une force secrète. Toute sa vie fut un rythme de méditation solitaire et d’action énergique. Le soir, le bruit du vent dans les feuilles ou du ruisseau sous la mousse, le chant délicieux des insectes, sous la Lune, lui apportaient de mystérieux encouragements. Quelques mois plus tard, il revient à Kamakura et y reprend ses prédications avec la même intransigeance. Excédé, le Régent Hojô-Tokiyori l’exile dans la péninsule d’Izu, où il retrouve sa solitude. Il y mène une pauvre existence, privé du nécessaire, mais sa pensée poursuit son rêve, bercée par la grande voix des flots. Devant l’immensité dont la vue l’exalte, il prend pleinement conscience de sa mission dans le monde et rédige son plan d’action. N’est-il pas un des saints annoncés pour les der­niers temps, une émanation de Bouddha ?

Nichiren calmant une tempête en mer
 


Retour d’exil, après trois ans, il poursuit sa campagne avec la même intransigeance. Nichiren est un roc, qu’aucune tempête ne peut abattre. Comme le soldat japonais, il ne se rend jamais, ne se décourage jamais, ne compose jamais. La vérité est Une, pense-t-il, il faut être avec elle, de toute son âme, ou contre elle. D’ardents disciples lui font cortège. De nombreux ennemis le persécutent. Le Prophète dénonce les erreurs, ameute les passants. La populace veut l’empêcher de parler. Il parle tout de même et plus violemment encore. On per­suade alors le Régent Tokimune que Nichiren n’est qu’un perturbateur dont les agissements sont contraires aux intérêts de l’État. Le Régent ordonne l’arrestation du Prophète qui est jeté dans une prison souterraine avec six de ses plus fidèles disciples. Nichiren est condamné à mort. L’exécution doit avoir lieu le douzième jour du neuvième mois de l’année 1271. A l’instant où le bourreau lève son sabre - Miracle ! - un orage éclate et, dans le ciel fulgurant, un globe de feu passe dans les airs répandant sur les assistants une lumière aveuglante. L’arme tombe des mains du bourreau tremblant et convaincu qu’il allait tuer un Saint. Le désarroi s’empare des exécuteurs. Déjà impressionné par un rêve antérieur, le Régent Tokimune ordonne que le condamné ait la vie sauve. Le Prophète sera exilé dans le nord, à l’île de Sato. Espérait-on que la rigueur du climat et les privations auraient raison de cet homme extraordinaire ? Nichiren passe sur les flots d’une mer orageuse et débarque dans l’île, l’esprit calme : il songe à ce qu’il a fait, à ce qui reste à faire. Sous le toit d’une misérable hutte, par l’hiver glacial, sans feu, sans nourriture, quand la neige tombe : Nichiren médite. Il ne s’appartint jamais ; il ne se vit pas vivre : il fut l’homme d’une cause. Tout autre, à sa place serait mort, mais l’esprit lumineux de Bouddha habitait en lui : il donne tranquillement forme à sa conception du second Mystère : le Symbole graphique de l’Être suprême. Et ceci aussi est miraculeux.

Nichiren en exil sur l'île de Sado
 


En 1274, le Prophète est gracié. Il retourne à Kamakura où la population lui réserve un accueil triomphal. Le Gouvernement, chan­geant sa tactique, cherche à le gagner, lui offre son patronage officiel. Nichiren refuse. Il se retire à Minobu, sur les pentes ouest du Fuji où, seul dans une cabane, il médite son troisième Mystère : fonder l’Église bouddhique universelle. Des disciples enthousiastes viennent le voir et recueillir de ses lèvres le mot d’ordre. Il charge l’un d’eux de choisir, au pied du mont sacré, l’emplacement du futur monastère d’où la vérité devra partir et rayonner sur le monde, et son coeur se délecte à l’idée que le Japon est appelé à remplir cette mission sublime ! En 1282, alors qu’il atteignait sa soixante et unième année, Nichiren s’étant rendu ici, à Ikegami, tomba gravement malade. Il comprit que l’heure était arrivée pour lui de quitter ce monde d’illusions et d’ombres. Le treizième jour de la dixième lune, et c’est pourquoi nous sommes ici, ce soir, en compagnie de ces milliers de pèlerins, à minuit, il pria ses disciples de s’approcher de lui. Voici l’endroit où s’élevait la maison dans laquelle il mourut, marquée par un reliquaire, le pilier contre lequel il s’appuya durant ses derniers moments. Nichiren, l’âme sereine, récita ce passage célèbre du « Lotus » : « les vers de l’Éternité » que son entourage avec lui psalmodia en choeur. Puis, il ferma les yeux pour toujours. »

temple de Minobu (photographie du XIXe siècle)
 


« Namu-Myoho-renge-Kyô », chantaient des milliers de voix dans la nuit, au son des tambours de bois. Tous ces chants, ce bruit avaient déclenché en moi je ne sais quelle puissance d’évocation. Je crus voir le Prophète, lancer ses imprécations, comme Ezéchiel, puis révéler à toute la terre la sagesse du Lotus. Devant les milliers de feux de lan­ternes éclairant la foule en délire, je songeai à cette légende que me conta un pèlerin : Quand Nichiren parlait, la nuit, les étoiles descendaient du ciel et se suspendaient aux branches pour l’écouter. Des sceptiques prétendirent que ce n’étaient pas des étoiles, mais des lucioles. Mais les sages jugèrent que ces points lumineux n’étaient ni des étoiles, ni des lucioles, mais des milliers de Bouddhas, venus des dix Directions, pour entendre la parole du Prophète !...


 



 
"Le bouddhisme japonais"
Textes fondamentaux : Hônen, Shiran, Nichiren et Dôgen


Georges Renondeau
éditions Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, Paris, 1965

Extrait de l’introduction aux oeuvres de Nichiren
(pp.179-180)


[…]
Nichiren a laissé une oeuvre écrite qui est considérable : plus de quatre cents documents ont été recueillis. Toutefois, aucun de ces derniers ne constitue un exposé de sa doctrine. C’est dans l’en­semble de ses écrits qu’il faut chercher les principes de cette der­nière, mais c’est surtout le Kaimokushô, le Kwanjin honzon shô, et le Hokke shuyôshô [« Traité sur l’essentiel du Lotus »] qui les contiennent ; ils y sont noyés, comme dans toute son oeuvre, au milieu d’incessantes répétitions. Pour Nichiren, une seule écriture compte
: le Sûtra du Lotus de la Loi merveilleuse. Il a été guidé dans son choix par les commentaires de ce sûtra préchés par Tche-yi, le fondateur de la secte T’ien-t’ai, et repris par Tchan-jan, le sixième patriarche de la secte, puis, par Dengyô Daishi, qui fonda la secte Tendai au Japon. Les deux grands dogmes de la doctrine commune à ces moines sont les suivants :


Tout être possède en lui la Nature de Buddha ; notre incom­préhension ou notre mauvaise volonté s’opposent à son épanouisse­ment ; il appartient à chacun de comprendre qu’elle est en lui, puis de la dégager de sa gangue. Cette libération pourra demander un temps extrêmement long, un nombre de morts et de renaissances incalculable, mais que l’échéance soit proche ou lointaine elle arri­vera infailliblement, autrement dit tous les êtres, quel qu’ait été leur passé, parviendront à l’état de buddha.


A cette première proposition s’ajoute celle-ci qui lui est étroi­tement liée : le Buddha est éternel, il n’a pas connu de commence­ment et ne connaîtra pas de fin. Il apparaît de temps en temps dans le monde sous une forme telle que Çâkyamuni pour enseigner les êtres et les aider à opérer leur délivrance. En résumé, tous les êtres de l’univers participent de la Nature d’un être éternel qui est le Buddha et après une évolution convenable ils deviennent iden­tiques au Buddha.


Mais à ces données, Nichiren a ajouté un apport personnel qu’il a appelé ses « trois Lois ésotériques ».


La première est une représentation de l’objet de la vénération (honzon) des fidèles. Tandis que les autres sectes ont généralement pris des buddha pour honzon : Amida, Vairocana ; il n’était pas facile à Nichiren de proposer aux fidèles un buddha universel ; il a donc composé un mandala portant en son centre le titre du sûtra : Myôhôrengekyô entouré des noms de Çâkyamuni, de divers buddha et bodhisattva ; ce n’est donc pas l’image d’un personnage, c’est un ensemble symbolique.


La deuxième est une formule : «  Namu myôhôrengekyô » (Adoration au Sûtra de la Loi merveilleuse), qui est une profession de foi dont la récitation est le témoignage le plus élémentaire de la croyance.


La troisième consistait à transformer le Japon revenu à la Bonne Loi en une plate-forme de rayonnement de la foi à travers le monde. Il n’eut pas le temps de lui donner corps, mais elle témoigne du patriotisme ardent qui l’animait.


La secte de Nichiren a conservé la combativité de son fondateur. Le troisième article de son programme a valu à Nichiren d’être interprété par les ultranationalistes d’avant la dernière guerre mon­diale au point de vue temporel et non pas seulement religieux : le Japon devait devenir réellement le centre du monde dans l’océan Pacifique. La secte en est arrivée à compter six ou sept millions d’adeptes. Au nombre des « religions nouvelles » s’inscrivent près d’une dizaine de sociétés religieuses qui s’apparentent à Nichiren et se basent sur le Sûtra du Lotus (Hokekyô) [parmi elles, la plus connue est l'école Sôka Gakkai, « Société pour la création de valeurs », aujourd’hui baptisée « Association cultuelle Soka du bouddhisme Nichiren »]. Elles comptent, de leur côté, quatre ou cinq millions d’adeptes. Telle est la vitalité de la secte de Nichiren ou de ses dérivés.