Témoignage d'un pratiquant

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Témoignage d'un pratiquant - publié le : lun 08/12/2014 à 12:17

Moine-de-foret_Dan-White-DR.jpgVipassanā :
« le chemin le plus court »

selon l'ancienne tradition lao

La « méditation vipassanā » connaît aujourd'hui, en Occident, un succès étonnant... Cette pratique, particulièrement mise à l'honneur dans les pays d'Asie du sud-est suivant l'enseignement bouddhique du Theravāda, est considérée comme « le chemin le plus court » pour atteindre l'Éveil et la Libération. Il existe désormais de nombreux ouvrages évoquant son apprentissage, tel qu'il est enseigné en Thaïlande, en Birmanie ou en Occident, dans des centres ou des monastères spécialement aménagés pour des laïcs. Il est plus rare, en revanche, de disposer de témoignages de son enseignement dans son contexte traditionnel asiatique, notamment au Laos. C'est pourquoi le témoignage d'Amphay Doré se révèle particulièrement intéressant...
Né au Laos en 1940, d’un père français et d’une mère lao, Amphay Doré s'engagea, pour une période de quelques mois, dans une pratique intensive de vipassanā. Il vécut cette expérience, avant les bouleversements politiques qui frappèrent le Laos en 1975, dans le cadre traditionnel des « moines de forêt », vivant en ermite dans la jungle. La pratique de vipassanā n'y était pas enseignée afin de profiter pleinement du monde à chaque instant mais, comme le lui précisa son instructeur, afin de ressentir « un écoeurement de l’illusion d’être homme ou femme » et de mettre ainsi fin, définitivement, à toute souffrance (dukkha), conformément aux enseignements du Buddha.
Psychologue et ethnologue de formation, Amphay Doré nous donne un témoignage unique de cette expérience dans un petit livre intitulé « L'école de la forêt. Un itinéraire spirituel lao », dont nous vous proposons de découvrir un large extrait.


Il est traditionnel, en Asie du sud-est, qu'un jeune homme « prenne la robe monastique » pour une courte durée (généralement deux ou trois mois), soit à « l'âge de raison », vers 7 ans, soit au début de l'âge adulte, vers 20 ans, avant de se marier ou d'entrer sur le marché du travail... Une autre occasion est fournie par le décès d'un proche ; la « prise de robe » est alors considérée comme une occasion d'accumuler des « mérites » [bun, pāli puññā] qui sont ensuite « transmis » au défunt. C'est aussi, plus familiairement, une occasion de rendre hommage à un parent qui a voué sa vie à votre éducation, en donnant de son temps à son tour pour lui venir en aide, religieusement, tout en s'aidant soi-même, spirituellement ; un temps de deuil, socialisé, dont on peut espérer un bénéfice pour tous.
Le décès de son frère, en 1964, puis de son père, en 1968, furent ainsi les circonstances, pour Amphay Doré, de devenir bhikkhu à deux reprises, pour une durée de quelques mois, en 1966 et 1970. Mais, si c'est avant tout en ethnologue qu'il vécut cette première expérience, c'est en pratiquant bouddhiste qu'il vécut surtout la deuxième ; un « itinéraire spirituel lao ».
Après avoir évoqué en ethnologue, dans les premiers chapitres, la spiritualité bouddhiste lao, Amphay Doré raconte sa vie et son expérience de la pratique dans deux monastères de la tradition des « moines de forêt ». Son dernier chapitre (chap. VII) est intégralement consacré à sa pratique de vipassanā sous la direction spirituelle du Vénérable Mout.

 


« Le chemin le plus court »

tiré de « L'école de la forêt. Un intinéraire spirituel lao », chapitre VII

Aussitôt réveillé, je portai mon attention sur ma main droite, car c’était le premier élément que j’allai bouger pour me lever. Je la ramenai lentement sur mon ventre, en décomposant mon mouvement. Je fis de même avec la main gauche, qui venait recouvrir la main droite. Je m’asseyai ensuite et « avec la lenteur du malade », je m’extirpai de ma moustiquaire. Je commençai ma journée par les figures de la « prosternation », puis j’allai marcher près de ma maison en portant mon attention sur chacun de mes pas.
Quelques temps après, un novice m’apporta l’unique repas de la journée. Assis devant le plateau d’aliments, je me restaurai en décomposant mes gestes : la main partait vers la cuillère ; s’arrêtait près d’elle ; la touchait ; la prenait ; l’emmenait vers la nourriture ; plongeait dedans ; la recueillait ; l’amenait vers la bouche ; s’arrêtait devant elle ; la bouche s’ouvrait ; la cuillère y pénétrait ; la bouche se refermait sur elle ; la cuillère en ressortait ; se dirigeait vers le plateau ; s’arrêtait au-dessus ; était déposée dedans. La main venait ensuite avec lenteur se reposer sur la table. Alors seulement commençait la mastication des aliments : les dents s’approchant et se desserrant alternativement jusqu’à la dissolution complète de la nourriture... j’avalai ensuite, en suivant par la pensée la descente des aliments. Puis venait la deuxième bouchée...

L’action de manger fait intervenir à elle seule cinq des six bases de l’attachement : la vue, le toucher, le goût, l’odorat et l’esprit. Les couleurs contrastées des mets rappellent d’autres couleurs ; les grains de riz gluant sous les doigts font penser à d’autres formes et à d’autres objets que ces mêmes doigts ont palpés ; le goût et l’odeur des aliments que l’on mange contient le goût et l’odeur de tous ceux que l’on a aimés ou détestés ; par l’esprit, s’échafaudent d’infinies considérations à propos des aliments en question…
J’étais dans la position d’un étudiant en arts martiaux traditionnels qui, portant son attention sur lui-même, apprend à saisir globalement la position des ennemis qui l’entourent. Par le vide des significations réalisé en lui, il arrive à appréhender les moindres intentions à son égard.

Les significations qui naissent dans le rapport des bases et de leurs objets, constituent la trame psychologique de notre existence : grâce au développement de notre attention, il est possible d’avoir conscience de ces processus. En prendre conscience permet de s’en détacher. Ils n’en continuent pas moins à se manifester encore longtemps mais nous n’en sommes plus affectés. Ce n’était qu’à un stade très avancé de développement spirituel, qu’ils cessent de se produire ; l’attention devient alors permanente.
Le rapport entre la lumière et l’obscurité peut rendre compte métaphoriquement de celui existant entre la signification et l’attention : les significations naissant en l’absence d’attention sont comparables à une obscurité totale dans laquelle il est impossible de distinguer la moindre topographie. En revanche, lorsque l’attention naît, son effet sur notre mental est d’abord comme celui de la lumière des réverbères balisant de place en place une route de campagne qui, sans nous révéler parfaitement le parcours, le suggère en filigrane. Par la suite une production suivie de l’attention permet de neutraliser continuellement les significations, de même qu’une route éclairée par des réverbères, rapprochés les uns des autres, réduit totalement l’obscurité en même temps qu’elle offre une vision globale de son parcours.

Les notions de kam [kamma/karma] et de boun [puñña/punya] prennent tout leur sens dans le cadre de la pratique de la vipassanā. Ce que l’on entend par kam ne signifie pas originellement la force d’aliénation telle que le conçoit ordinairement le sens populaire mais, conformément à son étymologie, seulement l’acte. Cependant, par delà son aspect purement physique, le kam possède un résidu, une trace énergétique dont la qualité dépend de l’attitude spirituelle que nous avons au moment de l’accomplissement de l’acte. Ainsi un acte accompli avec détachement a pour résultante une énergie libératrice (cf. le boun, mérites spirituels de la conception populaire) ; un acte accompli avec attachement a pour résultante une énergie aliénatrice (cf. le kam ou le bap [pāpa], le péché de la conception populaire).
Lorsque, entendant un son venant de la rizière voisine, je reconnaissais en lui un chant de femme et que ce chant me faisait penser aux femmes que j’avais connues, cela constituait un kam, un acte dont la résultante était un attachement renouvelé. En revanche, si mon attention était bonne et que le chant en question restait seulement un objet auditif, en l’absence de significations, cela constituait également un kam, un acte ; mais il s’agissait d’un acte détaché, c’est-à-dire un acte libérateur, générateur de mérites spirituels (boun).
Une attention produite à haute fréquence permet à l’esprit de saisir à l’état pur l’objet tactile, l’objet visuel, l’objet olfactif, l’objet gustatif, l’objet auditif et l’objet mental. A ce niveau, que l’on désigne par le terme paramat ([paramatha] la vérité substantielle), est la nature. C’est là que s’opère la réduction exhaustive des significations attachées à la culture paññatti (la réalité combinatoire). Si une femme, appréhensible par l’oeil, le corps, le nez, la langue et l’esprit devient pur objet, non entaché de significations comme pour le Vénérable Mout [le maître de méditation de l’auteur], ni les sensations, ni les perceptions, ni les formations mentales, ni la conscience ne naissent. Simultanément la souffrance est abolie.

Le premier jour de la pratique de la vipassanā, je ressentis une impression de fatigue et d’étrangeté. Il m’arriva parfois de saisir l’origine du processus qui commandait mes mouvements. Le lendemain, pendant sa courte visite, le Vénérable Mout me recommanda de bien faire attention au mouvement et à l’arrêt du mouvement, notamment au fait que l’un engendrait l’autre. Il me mit également en garde contre la contraction du corps qui apparaissait après un certain temps :
« Agissez sans forcer, avec lenteur et une totale décontraction. Un corps décontracté est un corps pur de pensées ou de sensations. Il favorise l’établissement de l’attention. Lorsque votre corps se contracte, arrêtez vos mouvements. Observez votre corps en vous décontractant, puis poursuivez. »

Dans la soirée, je connus des sentiments de satisfaction, de bonheur prolongé ainsi qu’un contentement de moi-même, de ma famille, de ma profession et de la situation dans laquelle j’étais. Mes journées se passaient en mouvements et en arrêts de mouvement. J’étais tantôt debout, tantôt assis, en marche ou couché, mangeant, buvant, me lavant ou accomplissant mes fonctions naturelles. Dans les moments de fatigue, je me contentais de porter mon attention sur ma main pivotant sur l’arête du petit doigt, tantôt perpendiculairement au plan du genou, tantôt à plat sur celui-ci.
La pratique de la vipassanā consiste essentiellement en une observation du présent. Mais cela diffère totalement de l’attitude traduite par l’expression française « vivre dans l’instant » dans laquelle la référence à la diachronie est immanente, soit en considération d’un passé par trop contraignant, soit d’un futur inéluctable. Lorsque l’on est dans le présent, l’esprit n’erre pas et il n’y a pas place pour la souffrance.
« Quand votre attention s’échappe, me disait le Vénérable Mout, arrêtez vos mouvements. Observez la position de votre corps, immobile comme une souche d’arbre, puis reprenez vos figures ».

L’expérience du détachement, poussée à son degré optimum, nous éclaire d’une façon particulière sur le problème de la réincarnation. On se rend compte que toute faculté mentale est le fruit d’un exercice patiemment élaboré. Que rien n’est donné au départ qui n’ait été l’objet d’un travail sur soi, dans lequel le détachement, en tant qu’attitude corollaire d’une tâche pleinement assimilée, a sa part.
 « Le développement de l’action est semblable un film de cinéma, m’expliqua un jour le Vénérable, on a l’impression qu’il s’agit d’une seule image mais ce sont en fait une infinité d’images successives ; l’une faisant place à l’autre, à une vitesse qui nous illusionne. C’est le mouvement qui nous illusionne. La pensée est de même. Quand votre esprit s’échappe et va à la rencontre de ses objets, il n’est qu’une composition d’éléments qui se fait et se défait, pendant un temps donné. La disparition des uns laisse la place aux autres. Lorsque on a vérifié cela par l’attention portée à sa perfection, on ressent un écoeurement de l’illusion d’être homme ou femme ».

A un moment où je portais mon attention sur ma main pivotant sur le genou, je vis, au ralenti, tous les détails du mouvement naissant, se développant et cessant. Simultanément une profondeur insoupçonnée m’apparut, tel le centre de la terre sous une immensité de glace. Ce que l’on prenait pour montagne, forêt, terre, sable n’était que glace. Le centre de la terre, bien lointain, était tout proche. Les obstacles de la nature n’étaient que transparence : je constatais l’illusion ramenée à son point de départ, l’immensité de la douleur des êtres animés contenue dans le creux de la main, la vérité cachée mais toujours visible. Réalisant cela il me sembla que je ne pourrais m’assoupir à aucun moment, tant que l’illusion persisterait.
Je connus des moments de révolte contre ma situation, des désirs intenses de me défroquer, des faims qui firent gronder mes intestins de façon étonnante, des fatigues décourageantes. Le vénérable m’expliqua qu’il s’agissait d’une réaction du groupe des sensations (véthana [vedanā]), dont les diverses manifestations étaient destinées à me maintenir sous le joug de leurs attachements. Il me fit servir tous les soirs une citronnade pour pallier la fatigue.

Un jour où j’avais de la fièvre, le Vénérable s’enquit de ma santé :
« Comment ça va ?
- J’ai de la fièvre depuis hier.
- Hier matin ou hier soir ?
- Dans l’après-midi : au début je ne le savais pas. Je le compris lorsque j’ai vu mes mains trembler et que je sentis mes pieds glacés.
- Avez-vous pris des médicaments ?
- Oui, de la Nivaquine, hier et ce matin.
- N’oubliez pas d’en prendre. Lorsqu’on est malade il faut savoir qu’on est malade. C’est un objet de méditation important. C’est un des quatre objets qui engagèrent la démarche spirituelle du Buddha : la naissance, la vieillesse, la maladie et la mort. Il a recherché une voie qui puisse éviter ces quatre écueils. La maladie est pleine d’enseignements : elle nous fait découvrir notre prétention. C’est une forme de souffrance. La pratique de la vipassanā fait connaître la souffrance et la manière je la dépasser. Cette dernière apparaît en quantité et en qualité plus grandes que dans une situation « normale », elle est plus dense et nous harcèle en unités de temps plus rapprochées ; elle utilise les attachements de tous nos sens et de notre esprit. Mais en y appliquant l’attention, elle s’évanouit aussitôt. On comprend ceci une fois pour toutes : le manque d’attention engendre la souffrance ; l’attention la dissipe. Savoir comment la souffrance naît et comment elle meurt est la clef de notre libération. Lorsque votre esprit s’égare vers ses objets, ne le déplorez pas. Il ne faut pas désirer supprimer l’inattention ; tout désir est une souffrance. L’attention met fin au désir. »
Au fur et à mesure que le Vénérable parlait, je sentis la fièvre se lever. Quand il eut fini, je me sentis tout à fait bien, mis à part des douleurs aux jambes dues à la longue station accroupie durant l’enseignement du Maître. Une souffrance prenait la place d’une autre...

Dans l’après-midi qui suivit, je fus envahi par une sensation de torpeur mais en l’absence de toute sensation désagréable. Je me sentis dans un monde à part, tout à fait étranger à celui que j’avais connu jusqu’alors, au point que je ne compris plus mes attachements anciens. J’en fis part au Vénérable le jour suivant :
« Vénérable, j’ai connu un état d’indifférence totale.
- Cela est encore l’expression de véthana [vedanā], le groupe des sensations. C’est normal. Dans la pratique, on connaît trois sortes de sensations : le bonheur, la souffrance et l’équanimité. C’est comme dans la vie courante mais, ici, elles apparaissent plus clairement, plus rapprochées dans le temps et avec une intensité plus grande. C’est bien, vous devez savoir que ce ne sont que des sensations. Ne les confondez pas avec vous-même. Et à propos de votre attention ?
- Elle est irrégulière, parfois bonne, parfois défaillante.
- A quel sujet est-elle défaillante ?
- Au sujet de mes occupations futures, aux choses que je devrai entreprendre après ma défroque.
- Il y a un vieux moine qui a pratiqué pendant sept mois sans grand résultat car une chose le retenait : un livre qu’il avait oublié de rendre. Mais cela ne fait rien, les résultats sont toujours appréciables : le fait que votre attention s’échappe vous montre un aspect de la non-substantialité [anatta], le fait qu’elle est irrégulière vous enseigne la non-permanence [anicca], le fait que vous déplorez cet état de fait vous indique la souffrance [dukkha]. Vérifiez les trous par lesquels votre attention s’échappe et quelles en sont les occasions. Est-ce au moment de votre lever, de votre marche, de votre station assise ou debout, de votre toilette ou de votre repas ? Le sachant, prévenez-vous en par des exercices préparatoires. »

Les paroles du Vénérable n’eurent apparemment aucun effet sur le repas qui suivit, auquel j’assistais, comme du dehors, à une préhension d’aliments dépourvue de toute attention, qui plus est avec une rapidité déconcertante. En même temps, j’avais abandonné les figures de la vipassanā et laissais libre cours à toutes sortes de pensées.
Mais, dans l’après-midi, un besoin profond d’accomplir les figures m’apparut ainsi qu’un dégoût pour tous les objets mentaux qui venaient me perturber. Même les objets les plus chers produisaient en moi une sorte d’écoeurement.
« Comment ça va ? me demanda le Vénérable, à la visite suivante.
- Ça va bien.
- Quels états avez-vous rencontrés ?
- J’ai ressenti un dégoût pour tous les sujets auxquels je suis attaché et qui viennent d’habitude me perturber.
- Cela relève encore du groupe des sensations. Ce dégoût, s’il se développe, se transformera en agressivité. Prenez-en conscience, c’est tout. Il y a trois sortes de sensations : le bonheur, la souffrance et l’équanimité. On ne doit prendre aucun des trois.
- L’équanimité est quand même le meilleur état ?
- Oui, parce qu’il y a absence de souffrance. Mais en fait, il est équivalent aux autres en tant que sensation. C’est encore une illusion de soi-même. »

La pratique de la vipassanā est celle du chemin le plus court. Nous sommes comme un voyageur qui mène son chemin, tête baissée, sans se soucier du soleil, des coins d’ombre ou des rivières. Sur notre parcours, nous rencontrons des cerfs, des oiseaux, des souris et des sauterelles; nous voyons des jardins fleuris et des rizières verdoyantes, mais nous ne nous arrêtons pas. Il suffit de savoir qu’on les voit. La voie du samādhi est différente. On y recherche le bonheur dans l’équanimité. Ceux qui le pratiquent se retirent dans des lieux isolés où rien ne vient les déranger. Mais le bonheur qu’ils trouvent, si élaboré puisse-t-il être, n’est pas permanent : car recherchant le bonheur, la souffrance s’impose nécessairement. En vérité il existe une autre forme de bonheur, stable, au-dessus de tout attachement.

« A quel moment votre attention s’échappe-t-elle ?
- Au moment du repas.
- Sachant cela, ralentissez votre rythme à cette occasion. Procédez avec une grande lenteur afin que votre attention puisse suivre votre geste. C’est comme pour remplir une mare : si on la remplit d’un côté et qu’elle fuit de l’autre, elle ne sera jamais pleine. Mettez tout votre soin à boucher les trous. La mare pourra être pleine aujourd’hui même. Alors vous verrez... »

Le jour suivant, le Vénérable me posa sa question habituelle :
« Comment ça va ?
- Ça va bien.
- Et la pratique ?
- Je me heurte à des difficultés sentimentales dont je n’arrive pas à me défaire.
- Cela n’est pas important, pensez que vous réglerez ces difficultés en leur temps. Mais maintenant, appliquez-vous à la pratique. Dans la pratique, c’est ainsi : un petit attachement prend du relief; la puce devient éléphant, c’est normal... De quelles choses avez-vous pris conscience depuis que vous pratiquez ?
- J’ai pris une claire conscience de mes attachements ; je les connais bien maintenant. Ce sont eux qui m’empêchent d’évoluer tous les jours. »

J’entendais par là que j’avais atteint les limites de mes capacités de détachement. En effet, certains objets relevant de ma vie affective, intellectuelle et professionnelle, tels des grains de sable survenant dans un mécanisme, bloquaient mon évolution de façon rédhibitoire. Je devais, pour y trouver solution, me défroquer et les assumer avec la constance et la passion que requérait l’œuvre d’art. Mais à la différence du pur artiste, l’étudiant en spiritualité ne réalisait ses œuvres que pour les abandonner, telles les belles statues de Buddha en bois dorées à la feuille, offertes en ex-voto par la population lao et dont la seule destination était de dépérir au fond des grottes et des monastères.
« C’est bien, me répondit le Vénérable ; ceci est un niveau de connaissance qui a pour effet d’attendrir le cœur au point de n’oser plus entreprendre quelque action de peur qu’elle ne vous attache. Il existe également un autre niveau de connaissance, celui du détachement. Avez-vous des problèmes ?
- Hier, j’ai oublié de vous dire qu’en même temps que le dégoût que je ressentais pour mes objets d’attachement, j’ai eu un grand désir de pratique. Est-ce que ce désir était une illusion, comme le dégoût ?
- C’est une illusion dont le résultat est positif.
- Peut-on avoir une connaissance élevée (pannia [paññā/prajñā]) simultanément à des attachements dont on ne peut se défaire actuellement ?
- Oui, quand j’ai commencé à pratiquer, au Monastère des Herbes Couvrantes, j’ai entendu des bribes de conversation de l’un de nous avec notre Maître. C’était un jeune homme particulièrement avancé dans la progression spirituelle. Il disait au Maître qu’il allait sous peu atteindre le niphān [nibbāna/nirvāṇa] s’il continuait à pratiquer. De ce fait, il demandait l’autorisation de suspendre la pratique de la vipassanā car, ne voulant pas se contenter de son propre salut, il avait fait le vœu d’être un Buddha, c’est-à-dire de devenir un Sauveur. Le Maître essaya de l’en dissuader, lui expliquant le caractère gigantesque de son entreprise et faisant valoir les nombreuses souffrances et réincarnations nécessaires avant de pouvoir acquérir les qualités d’un Buddha. Mais rien ne put le faire revenir sur sa décision car il avait exprimé son vœu. Il demanda ce qu’il devait faire. « Vous devez, dans ce cas, pratiquer le samādhi et poursuivre vos existences », répondit le Maître.
- Quelles sont les principales qualités d’un Buddha ? demandai-je.
- La connaissance (pannia), l’endurance (viriya) et le dévouement (satthā [saddhâ/śradhā]).
- N’y a-t-il que ces deux modalités pour réaliser l’Extinction : la voie raccourcie qu’est la pratique de la vipassanā et la voie longue qui consiste à devenir un Buddha ?
- Non, il existe encore la modalité des pra patiek [pacceka/pratyeka-buddha] qui, sans l’enseignement d’aucune doctrine, réalisent seuls l’Extinction. Avez-vous d’autres problèmes ?
- Je voudrais vous dire que j’ai maintenant réalisé mon vœu de prendre le froc pendant deux mois. En conséquence, je vous prie de m’autoriser à me défroquer.
- Quand voulez-vous arrêter la pratique ?
- A l’instant même.
- Il vous suffit d’arrêter vos figures. Dans la vie laïque, continuez à pratiquer. On peut pratiquer la vipassanā en toutes occasions : portez votre attention sur votre corps, vos paroles et vos pensées. »


Pour en savoir plus

Dore-Amphay_Ecole-de-la-foret.jpgL’école de la forêt, Un itinéraire spirituel lao – Amphay Doré – Collection "Asie imaginaire", éditions Kailash, Paris, 1996 – 11,00 €

Cet ouvrage autobiographique, consacré à un cheminement spirituel dans deux "Écoles de Forêt" lao, est paru pour la première fois sous le titre de "Un après goût de bonheur", aux éditions Vithagna, à Vientiane, en 1974. Devant l'intérêt croissant du public occidental pour les cultures d'Asie du Sud-Est et en particulier pour le bouddhisme pratiqué dans cette partie du monde, nous avons pensé qu'une réédition de ce récit - épuisé depuis de nombreuses années - écrit à la fois sous l'angle ethnologique et celui de la quête spirituelle, serait bien accueilli parmi les lecteurs francophones.

Né en 1940, à Luang Prabang, au Laos, d’un père français et d’une mère lao, Amphay Doré a accompli ses études secondaires à Vientiane et en France. Diplômé de psychologie et d’ethnologie (Sorbonne, Ecole des Hautes Etudes Pratiques), il devient en 1987 Docteur ès lettres et sciences humaines. Consultant pour l’UNESCO, il est chercheur au CNRS depuis 1965. Fondateur du Cercle de Culture et de Recherches Laotiennes, Amphay Doré est spécialiste en histoire et anthropologie des peuples Tai et Lao et il a notamment publié "La Caravane des éléphants" (Actes Sud, 2003) et "Le Partage du Mékong" (Encre, 1980).

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