Méditation et langage

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Méditation et langage - publié le : lun 02/06/2014 à 15:32

Ni en mots ni en silence !...
Comment parler, la bouche close ?

Wumen-Huikai_La-passe-sans-porte.jpgLe Zen (en chinois, le Chan) est une école bouddhique célèbre pour les "propos" de ses maîtres, souvent paradoxaux, apparemment illogiques, toujours déconcertants... Ces "kōan" se présentent généralement sous la forme d'anecdotes ou de dialogues édifiants, entre maître et disciple, et ont fait l'objet de nombreuses compilations car ils ont servi et servent, encore aujourd'hui, de "support de méditation" aux candidats à l'Éveil. L'un des plus célèbres de ces recueils est sans conteste "La passe sans porte", du maître chinois Wumen Huikai (1183-1260) (en japonais, Mumen Ekai), dont Catherine Despeux vient de publier une toute nouvelle traduction, assortie de commentaires bienvenus !
La gageure d'une telle entreprise réside dans le fait qu'un kōan, bien qu'il s'exprime le plus souvent à travers le langage, ne doit pas être "résolu" au moyen de l'intellect mais en y engageant tout son être. Si le disciple répond parfois à son maître, lui aussi, en utilisant le langage, c'est pourtant bien au-delà des mots que la réponse sera considérée comme "juste" et attestera de sa réalisation. Aussi toute "explication" d'un kōan se révèle-t-elle "risquée" ! La tâche du commentateur consiste donc avant tout à nous donner des pistes de compréhension, plutôt qu'à nous donner une réponse logique - ce à quoi Catherine Despeux s'est attachée.
Nous vous proposons de découvrir plusieurs extraits de l'Introduction de cet ouvrage et quelques-uns des kōan de "La Passe sans porte" - notamment, l'un de ceux qui furent à l'origine, en Occident, de l'emploi du mot de "méditation" pour désigner cet "exercice" si particulier du bouddhisme Zen ; une histoire peu connue, mais savoureuse... comme un kōan !


Introduction

[Alors que Wumen effectuait son apprentissage auprès de son maître, Yuelin Shiguan (1143-1217)], ce dernier lui lut un jour le kōan du « Non/sans » (Wu) de Zhaozhou dont l’histoire est la suivante :

Un jour un moine demande à Zhaozhou si un chien a aussi la nature de bouddha ou non. Zhao­zhou lui répond : « non » (wu), un non qui à la fois est l’opposé de la réponse attendue et transcende la dualité « oui/non », coupant court à tout raisonnement. Wumen y appliqua son esprit pendant six ans, sans arriver à en pénétrer le sens. Il redoubla d’efforts, et, pour lever ses doutes, prit la résolution de ne plus dormir, au péril de sa vie. Dans des moments de désespoir, il se promenait dans le couloir et se cognait la tête contre un pilier. Un jour, alors qu’il était près du siège de l’orateur dans la salle de prédication, il entendit résonner le tambour appelant les moines au rituel de la récitation des règles monastiques. Aussitôt, il fut éveillé.
À cette occasion, il composa le poème suivant :

Le soleil brille dans le ciel bleu,
Un coup de tonnerre dessille les yeux des êtres.
Les choses de l’univers se prosternent,
Le mont Sumeru danse sur les trois terrasses.

Le jour suivant, il entra dans la chambre de son maître pour avoir confirmation de son éveil. Yuelin lui dit : « Où donc y aurait-il des dieux ou des démons ? » Wumen poussa alors un cri, son maître fit de même, Wumen poussa un autre cri. C’est de cette manière que son éveil fut confirmé.
Il fut alors surnommé Wumen, ce qui signifie litté­ralement « méthode (men) du non (wu) [en chinois, le complément de nom ou déterminant de nom se place avant celui-ci], car c’est grâce à sa méditation sur le kōan de Zhaozhou qu’il fut éveillé. Huikai, Déploiement-de-sagesse, est le nom bouddhique qui lui fut donné lors de son intronisation. Dans cette logique, le titre du recueil de kōan qu’il compila, en chinois "Wumen guan", devrait être traduit par "La Passe de la méthode du Non". Rappelons que la passe était jadis en Chine une forteresse bâtie aux fron­tières et bien gardée ; elle était infranchissable sans un laissez-passer grâce auquel le gardien ouvrait la porte. Néanmoins, Wumen fut interprété communément selon le sens premier des termes wu et men, c’est-à-dire « sans » (wu) et « porte » (men), ce qui implique de traduire le titre de son recueil par "La Passe sans porte", traduction d’usage que nous avons conservée, bien que notre pré­férence aille à la première interprétation. Une troisième possibilité s’offre à nous : Wumen serait le surnom de l’auteur, Sans-Porte, et guan, les « passes » pour entrer dans l’éveil, c’est-à-dire les kōan qu’il a réunis dans son recueil, dont le titre devrait alors être traduit par "Les Passes de Sans-Porte".

[…]

La traduction de ces kōan est difficile en raison du texte lui-même, écrit avec des expressions propres à la langue vernaculaire de l’époque, et en raison de la compréhension et de l’interprétation que l’on peut faire de ces kōan. Afin de ne pas en restreindre la portée, et de ne pas trop influencer le lecteur par des interpré­tations qui seraient nôtres, nous nous sommes efforcée de limiter nos interprétations et d’indiquer plutôt dans des annotations d’une part ce qui était nécessaire à la compréhension de l’histoire rapportée et notamment son contexte, et d’autre part quelques pistes d’interpréta­tion, soit en mettant l’accent sur le type de kōan et en le rapprochant d’autres semblables de la littérature du Chan, soit en présentant un aspect possible de l’effet que souhaitait obtenir le maître par ses réponses. Il importe donc de bien comprendre le contexte de ces histoires qui doivent être résolues non pas intellectuel­lement, mais en y engageant tout son être, et d’avoir une connaissance sommaire de l’histoire du Chan en Chine et de l’apparition de ses diverses écoles autour de maîtres éminents. Chaque kōan pourrait faire l’objet de dizaines de pages de commentaires, ce qui a déjà été fait, notamment dans les traductions anglaises de ce recueil auxquelles le lecteur peut se reporter s’il souhaite en savoir plus, et auxquelles nous avons parfois emprunté certaines interprétations.

[…]

Kōan est la prononciation japonaise du terme chinois gong ’an qui signifie « cas public ». […]
Un kōan consiste soit en questions des Anciens à des disciples qui doivent répondre, soit en questions de dis­ciples au maître, individuellement ou lors des prêches, soit en formules du maître ou encore en anecdotes. Ces questions sont comparables au cas présenté à une cour de justice. La résolution des cas juridiques atteste que le souverain peut apporter de l’ordre dans le royaume ; dans le contexte du bouddhisme, elle atteste que le disciple a bien compris et réalisé l’éveil. […]

L’essentiel dans un dialogue n’est pas tant le contenu - encore que celui-ci ait son importance et soit édifiant - que le contexte, la situation dans laquelle il intervient. D’une part, le maître tient compte de la personnalité du disciple : quelqu’un de réservé sera poussé à l’exubérance, un érudit devra se détacher de ses livres, un bohème, respecter les règles, etc. D’autre part, le type de question posé par le disciple indique dans quel état d’esprit il se trouve ; le maître va l’aider par sa réponse à entrer dans la non-dualité ou à sortir de l’impasse où il est. […]

Les kōan, ou cas publics, furent conseillés au disciple comme support d’investigation, sur lequel il devait se concentrer nuit et jour, en chaque circonstance, jusqu’à ce qu’il le résolve par son éveil et non par une réponse intellectuelle. De même que l’exercice du dhyâna est constant, celui du kōan l’est aussi. Une des meilleures définitions de l’usage du kōan est donnée dans le Traité sur l’inépuisable lampe du Zen de Tôrei (1721-1792) :

« Dans la parole ou le silence, dans le mouvement ou l’immobilité, que ce soit en marchant, debout, assis ou couché, [que] chaque pensée succède à la précédente. Ne laissez surtout pas [le kōan ] vous échapper. De plus, même s’il vous échappait, ne perdez pas votre énergie. C’est comme lorsque quelqu’un apprend à tirer [à l’arc]. C’est uniquement après une longue période [de pratique] qu’il arrive enfin à atteindre [sa cible]. Ayez surtout la détermination [de vous livrer] à une longue [pratique] et, plein de modestie, n’abandonnez pas. Si vous abandonniez cet enseignement, quelle sorte de moyens pourriez-vous utiliser pour parvenir à la délivrance ? Et pourtant si vous ne parvenez pas à la délivrance, vous ne pourrez pas éviter [de transmigrer dans] les vies et les morts1. »

L’un des ressorts du kōan est le doute. Lorsque le disciple fait corps avec le kōan , un grand doute sur­git, puis une rupture se produit, tous les doutes sont résolus d’un seul coup, dans un grand lâcher-prise qui permet de laisser l’éveil envahir tout l’être. Il s’agit d’une forme de quête dans laquelle le disciple ne peut s’appuyer uniquement sur l’écriture, car il doit douter de tout, aussi bien du maître que des écritures, pour, in fine, résoudre tous les doutes, et parvenir à l’apaisement total : le nirvâna.

 


kōan 1

Le chien de Zhaozhou

[Lorsqu’un moine embrasse la vie monacale, on lui confère un nom bouddhique. Celui de Zhaozhou était Congshen, « L’inves­tigateur». Dans le bouddhisme Chan, il est de coutume de faire précéder ce nom bouddhique du nom de lieu où le moine s’était installé et avait fait rayonner son enseignement. Or, Congshen enseigna pendant plus de quarante ans à Zhaozhou, une préfecture de la province du Hebei. Son nom complet est donc Zhaozhou Congshen, « L’investigateur de Zhaozhou ». Très rapidement, il est devenu d’usage dans le Chan de nommer les maîtres réputés uniquement par le nom de lieu qui les caractérisait, comme ici, où le texte dit simplement Zhaozhou.]

 

Cas public

Un jour, un moine demande au révérend de Zhaozhou [en japonais, Jôshū] : « Un chien a-t-il aussi la nature de bouddha ou non ? » Zhaozhou répond : « Non » (Wu).
 

Commentaire de Sans-Porte

Quand vous vous exercez au dhyâna, il vous faut pas­ser au travers de la passe des maîtres-patriarches. Pour parvenir à l’éveil merveilleux, il vous faut aller jusqu’au bout de votre esprit, là où le chemin s’interrompt. Tant que vous n’avez pas franchi la passe des patriarches et que le chemin de l’esprit n’est pas coupé, vous êtes tels les esprits de la nature qui prennent appui sur la végétation. [Selon les conceptions chinoises, des forces surnaturelles, sortes de lutins ou de gnomes des forêts, demeurent dans les arbres et certains végétaux, notamment les champignons. Certains d’entre eux sont maléfiques. Les promeneurs portaient des talismans ou récitaient des formules magiques, lorsqu’ils traversaient des forêts, pour s’en protéger. Il a existé des manuels présentant ces esprits étranges et les moyens de s’en protéger.]
Mais, dites-moi donc, en quoi consiste la passe des maîtres-patriarches ? En ce simple « non » [en chinois wu, en japonais mu], passe unique de la méthode de cette lignée. Voilà pourquoi cet ouvrage s’intitule « Passe de la méthode du Non de la lignée du Chan ». Si vous percez à jour cela et franchissez cette passe, non seulement vous verrez Zhaozhou en personne, mais de plus vous marcherez main dans la main avec les maîtres-patriarches des diverses générations ; les poils de vos sourcils seront mêlés aux leurs, vous verrez du même œil, entendrez de la même oreille. Comment ne pas vous réjouir ? Ne serait-ce pas là une grande joie ? Y a-t-il une seule personne qui souhaiterait ne pas franchir cette passe ?
Alors ! Que le doute vous envahisse jusqu’aux 360 articulations de votre corps et 84 000 pores de votre peau !
[C’est-à-dire pénètre dans les moindres interstices et recoins du corps. Ces chiffres traditionnels du bouddhisme établissent une corrélation entre le corps et le temps ; les 360 articulations cor­respondent aux 360 jours d’une année sidérale selon le calendrier traditionnel chinois. Le chiffre de 84 000 est un nombre symbolique dans le bouddhisme, il est question de 84 000 écrits, 84 000 méthodes, 84 000 passions, etc.]
Exercez-vous sur ce « non ». Nuit et jour, disséquez-le. Ne pensez pas à ce « non » en termes de « oui » ou de « non ». C’est comme si vous avaliez une boule de fer brûlante, et que vous vouliez la cracher sans y parvenir. Cette brûlure efface vos connaissances néfastes et vos perceptions antérieures. A la longue, ce « non » devient tellement familier qu’intérieur et extérieur ne forment plus qu’un. Vous êtes tel un muet qui a fait un rêve [et ne peut le raconter]. Vous l’expérimentez vous-même, d’un seul coup tout se dévoile : effroi qui ébranle ciel et terre. C’est comme si vous aviez dérobé le grand sabre du général Guan. [Célèbre général, Guan Yu ou Guangong aida à l’instauration de la grande dynastie des Han (- 206-220).]
Si vous rencontrez le Bouddha, tuez-le ; si vous rencontrez le patriarche [Bodhidharma], tuez-le. Au bord du précipice, entre la vie et la mort, vous obtenez une liberté souveraine. Au sein des six voies de transmigration et des quatre sortes de naissance [Les six destinées de la roue de transmigration sont : mondes des dieux, des titans, des hommes, des démons affamés, des animaux et des enfers. Les quatre sortes de vie sont : naissance vivipare, ovipare, exsudative et métamorphique.], vous restez dans l’absorption méditative du délassement [Plusieurs termes désignent dans le bouddhisme divers types de concentration. Nous avons choisi de traduire samādhi par « absorption méditative » pour insister sur le fait que cette concentration peut ou non couper l’individu du monde extérieur mais que, de toute façon, celui-ci est complètement pris par un état intérieur qui s’empare de lui et l’absorbe. Le dhyāna, lui, est plus un état de recueillement, de concentration de l’esprit.].
Comment vous y êtes-vous pris pour disséquer ce « non » ? Vous avez complètement apaisé la force du souffle de vie. Tenez ce « non » (wulmu), gardez-le sans discontinuer, c’est bien. Il sera comme une bougie de la Loi à laquelle vous vous attacherez.
 

Stance

La question sur la nature de bouddha du chien
Révèle parfaitement l’ordre juste.
S’embourber dans le « oui » ou le « non »,
C’est perdre son âme et sa vie.
 

Annotations

Zhaozhou Congshen, L’investigateur-de-Zhaozhou (778-887), est un disciple de Source-du-Sud (Nanquan), lui-même disciple du patriarche Ma (Mazu), dont l’école très florissante a été appelée l’école de Hongzhou (actuelle Nanchang dans le Jiangxi). Plusieurs de ses dialogues avec ses disciples ont fait l’objet de kōan, et ce maître apparaît sept fois dans ce recueil "La Passe sans porte". Ce kōan sur la nature de bouddha du chien de Zhaozhou est certainement le plus célèbre et le plus utilisé de tous, en Chine, en Corée, au Vietnam et au Japon.

Un kōan ne peut être bien compris sans une remise en contexte qui bien souvent manque et qu’il nous faut reconstituer, sans toujours avoir les indices nécessaires pour cela. Dans le cas présent, la question traite de la nature de bouddha. Or, il y avait, à l’époque de ce dia­logue entre Zhaozhou et un disciple, des discussions sur le fait de savoir si tous les êtres avaient ou non la nature de bouddha, notamment les animaux et les végétaux. De vifs débats eurent lieu en Chine pour savoir par exemple si une huître était un être vivant et si elle avait la nature de bouddha. Dans le "Sūtra de l’entrée à Ceylan" [Lankāvatāra-sūtra], texte de référence pour le bouddhisme Chan, il est précisé que tous les êtres ont la nature de bouddha. C’est dans ce contexte que peut être comprise cette question qui précise bien : « Le chien a-t-il aussi la nature de bouddha ? » Par cet « aussi », le disciple, qui a sans doute lu que tous les êtres ont la nature de bouddha, montre qu’il a quelque difficulté à la voir dans le chien, tant cela va à l’encontre du sens commun dans la pensée chinoise de l’époque. La réponse en chinois classique est claire : c’est non (wu).
Mais dans sa réponse, Zhaozhou reprend, d’une manière vive et soudaine, le dernier mot de la question du moine : ce « non » dépasse la dualité « oui »/« non », comme l’explique bien Sans-Porte (Wumen) dans son commen­taire, c’est un « non » jouant le rôle d’une interjection destinée à interrompre la pensée discursive de son disciple qui stagne dans la dualité et s’attache à une recherche d’un objet qui serait la nature de bouddha. Ce « non » lui enlève ce point d’appui, et c’est pourquoi il a été interprété par la suite comme un terme équivalent de la vacuité, qui tranche toute conception et toute discri­mination.

Selon les écoles Chan du Sud, l’expérience de l’éveil survient après que le disciple se trouve dans une impasse, acculé, ne pouvant ni avancer ni reculer, tension extrême qui, quand elle lâche, est comparable au fond du seau qui soudain cède, ou encore, à l’expérience d’une immensité qui se dévoile d’un seul coup et dont l’immédiateté donne en un éclair un sentiment d’effroi juste avant la félicité et la libération, tel le soulagement de celui qui, après une peur extrême ou une tension insupportable, se trouve libéré.
Sans-Porte reprend à son compte l’iconoclasme de Linji. « Si vous rencontrez le bouddha, tuez-le » est en effet une phrase employée à plusieurs reprises dans les "Entretiens de Linji" : « Un jour qu’il était assis en méditation, voyant que la foule des moines n’était pas concentrée, il se mit à crier “Si vous rencontrez le Bouddha, tuez-le, si vous rencontrez les maîtres-patriarches, tuez-les.” A ces mots, les moines furent tellement stupéfaits qu’ils devinrent tous plus concentrés. » Ce saut dans la non-dualité, au-delà de tout concept, procure la liberté souveraine. Plus rien n’est un obstacle, pas même le Bouddha. Tout est perçu comme une illusion, comme le jeu de la lanterne magique. C’est ce que signifie l’allusion à l’« absorption méditative du délassement » (youxi sanmei, en sanskrit simha-vikrīdita-samādhï), l’une des huit concentrations suprêmes dans le bouddhisme. Il est dit dans le "Sûtra de l’estrade" attribué au sixième patriarche du Chan, Huineng : « L’individu qui voit sa nature innée l’obtient, qu’il soit érigé ou non. Il va et vient librement, sans stagnation ni obstacle, il agit selon les besoins, répond en accord avec la question, il manifeste partout son corps de transformation, sans se détacher de sa nature innée, il obtient l’absorption méditative du délassement, de la pénétration divine et de la souveraine liberté. Voilà ce que l’on entend par “voir sa nature innée”. »

 


 

kōan 36

Rencontre avec un homme ayant accompli la Voie

Cas public

Propagateur-de-la-Loi-[au-mont-du]-Cinquième- patriarche (Wuzu Fayan, Goso Hôen) a dit : « Si en chemin, vous rencontrez un homme ayant accompli la Voie, saluez-le, ni en mots ni en silence. Dites-moi donc, comment allez-vous le saluer ? »
 

Commentaire de Sans-Porte

Si, à cet endroit, vous avez une compréhension intime, vous serez chaleureusement félicité. Sinon, il vous faut rester vigilant à chaque instant.
 

Stance

Si en chemin tu rencontres un éveillé,
Salue-le, ni en mots ni en silence.
Un coup de mon poing dans la gueule :
Compréhension immédiate !

 

Annotations

Plusieurs kōan pointent l’insuffisance du langage discursif pour exprimer la nature profonde de bouddha, comme dans celui-ci. « Comment parler, la bouche close ? » a demandé un jour un maître Chan.
Nombre de sûtra du Grand Véhicule ne disent pas autre chose : les maîtres Chan n’ont fait qu’appliquer en situation des principes essentiels de cette littérature bouddhique. On songe notamment au fameux chapitre 8 du Sūtra de Vimalakīrti [Vimalakīrti-nirdeśa-sūtra], dans lequel Vimalakīrti demande aux divers êtres d’éveil venus s’enquérir de sa santé de présenter leur conception de la non-dualité. Ils sont trente et un à exposer que le dépassement des contraires, tels que la pureté et l’impureté, le bien et le mal, le moi et le mien, la souillure et la purification, etc., permet d’entrer dans la non-dualité. Quand les êtres d’éveil ont chacun dit leur mot, ils interrogent Mañjuśrï qui répond qu’exclure toute parole et ne rien dire, ne rien exprimer, ne rien prononcer, ne rien enseigner, ne rien désigner, c’est entrer dans la non-dualité. Puis Mañjuśrï interroge Vimalakīrti. Celui-ci garde le silence. Mañjuśrï approuve et dit : « Bien, bien, Fils de famille : c’est cela l’entrée des êtres d’éveil dans la non-dualité. En cette matière, les phonèmes, les sons et les idées sont sans emploi. »

 


kōan 37

Le cyprès dans la cour

Cas public

Un jour, un moine demande à Zhaozhou : « Quel est le sens de la venue de l’Ouest du maître-patriarche [Bodhidharma] ? »
Zhaozhou : « Le cyprès dans la cour ! »
 

Commentaire de Sans-Porte

Si vous voyez intimement l’essence de la réponse de Zhaozhou, il n’y a pas plus de Śākyamuni dans le passé que de Maitreya dans l’avenir.
 

Stance

Le langage ne développe pas le fait,
Les mots ne percent pas le stratagème.
Qui s’appuie sur les propos se perd,
Qui est bloqué par les phrases s’égare.
 

Annotations

La question posée « Quel est le sens de la venue de l’Ouest du maître-patriarche [Bodhidharma] ? » est un des adages les plus fréquents du Chan. Elle est aussi destinée, du point de vue historique, à mettre en avant cette tradition Chan. Qu’aurait-elle de plus que les autres ? Cette question signifie : quelle est la vérité ultime ? La réponse est : « Ici et maintenant. » Tout est vérité ultime, union du Principe et des phénomènes, de l’Un et du multiple. Le maître ramène son disciple, en train de ratiociner, à la réalité présente. Il y avait beaucoup de cyprès dans le temple de Zhaozhou qui a d’ailleurs actuellement pour nom « Monastère de la forêt des cyprès » (Bolinsi) (Hebei). Dans le recueil des "Entretiens de Zhaozhou", l’histoire continue : « Maître, vous ne devez pas m’enseigner à l’aide du monde phé­noménal. » Zhaozhou répond : « Je ne t’enseigne pas à l’aide du monde phénoménal. » Le moine demande à nouveau : « Quel est le sens de la venue de l’Ouest de Bodhidharma ? » Zhaozhou répond : « Le cyprès dans la cour. »

Dans son commentaire, Sans-Porte a choisi de mettre l’accent sur l’ici et maintenant, en rappelant que, comme il est dit dans le Sûtra du diamant [Vajracchedikā-prajñāpāramitā-sūtra], « on ne peut trouver l’esprit du passé, on ne peut trouver l’esprit du futur, on ne peut trouver l’esprit du présent ». Dans cet ici et maintenant, le temps est aboli : il n’y a ni passé, ni présent, ni futur, ni bouddha du passé (Śākyamuni), ni bouddha du futur (Maitreya). Quant à la stance, elle n’est pas de Sans-Porte, comme cela arrive à plusieurs reprises dans son recueil, mais de Dongshan Shouchu (910-990).

 


 

Nous terminons cette petite anthologie par un kōan qui n’est pas forcément parmi les plus célèbres mais qui occupa une place singulière dans la connaissance et la compréhension du bouddhisme en Occident. C’est en effet ce kōan qui est évoqué par l’un des « découvreurs » du Zen au Japon, saint François-Xavier, et qui lui donnera l’occasion d’être sans doute le premier européen à employer le terme de « méditation » à propos des pratiques préconisées dans le bouddhisme…et l’on sait le succès de ce terme aujourd’hui !

Voici ce qu’il écrit, le 22 juin 1549, dans l’une des Lettres qu’il envoie, depuis l’Asie où il voyage, à ses coreligionnaires de la Compagnie de Jésus :

« J’ai appris avec une vive satisfaction, de Paul notre compagnon [un marchand japonais converti au christianisme], qu’il existe dans son pays un couvent de bonzes très-nombreux, où l’on pratique des exercices de méditation. Le chef de la communauté, qui est d’ordinaire le plus savant, rassemble souvent ses confrères, et leur fait une sorte de prédication ; puis il leur propose à tous la matière d’une méditation d’une heure. Par exemple : lorsque le dernier souffle est près de s’exhaler dans la mort, si l’âme, avant de sortir du corps, recouvrait la parole, quel discours tiendrait-elle au corps, au moment de ce dernier passage ? Que penserait l’âme, lorsque dégagée des liens de la matière, elle éprouverait les cruelles souffrances de l’enfer, ou d’un feu purifiant allumé sous la terre ? De même s’il existait quelqu’un revenu de la mort à la vie, que semble-t-il qu’il dirait aux autres hommes ?  – Car ses peuples ne sont pas sans quelques notions à cet égard.
Après l’intervalle fixé pour la méditation, le supérieur demande à chacun le compte de ses pensées. Il donne les éloges à ce qu’il trouve de remarquable, et il blâme ce qui est moins bien. »
[Extrait des Lettres de St François-Xavier, traduites sur l’édition latine de Bologne par M. Léon Pagès, Paris, 1855]

François-Xavier emploie ici le terme de « méditation » comme il est d’usage en christianisme, c’est-à-dire dans le sens d’une longue réflexion intellectuelle qui permet au « méditant » de s’approprier les paroles de l’Écriture sainte, de les faire siennes, afin d’en pénétrer le sens et de les faire résonner dans sa propre vie. N’ayant pas encore eu l’occasion de rencontrer lui-même ces « méditants », François-Xavier se fie à la description faite par le nouveau converti japonais, son compagnon Paul (peu au fait, lui-même, de ce que peut être l’usage d’un kōan !), et interprète « l’intervalle fixé pour la méditation » comme une heure consacrée à une intense réflexion…
Il est d’autant plus facile pour lui de faire une telle erreur que la scène évoquée par Paul présente le maître proposant à ses disciples plusieurs questions. Il s’agit là d’une technique utilisée, dans la tradition zen rinzaï, afin de mettre à l’épreuve la compréhension des disciples en leur posant diverses questions autour du kōan, mais qui ne doivent donner l’occasion, pas plus que le kōan lui-même, à aucune réflexion intellectuelle ! C’est donc en toute bonne foi, mais de manière tout à fait erronée, que François-Xavier peut parler alors de « méditation »…

Voici ce kōan, tel qu’il est présenté dans "La Passe sans porte".

 

kōan 35

L’âme de la jeune Qian quitte son corps

Cas public

Propagateur-de-la-Loi-[au-mont-du]-Cinquième-patriarche (Wuzu Fayan, Goso Hôen) demande aux moines : « L’âme de la jeune Qian quitte son corps. Laquelle est la vraie Qian ? »
 

Commentaire de Sans-Porte

Si vous êtes éveillé à la vraie réalité, vous comprenez qu’entrer dans sa coquille ou en sortir c’est être comme un voyageur qui entre ou sort de l’auberge. Si cela n’est pas encore clair, surtout ne courez pas en tous sens. Lorsque, soudain, la terre, l’eau, le feu et le vent se désagrégeront, vous serez comme le crabe tombé dans l’eau bouillante qui agite ses pattes en tous sens. A ce moment-là, n’allez pas dire que je ne vous aurai pas prévenu.
 

Stance

Lune et nuages : identité ;
Ruisseaux et montagnes : différence.
Tous sont bénis, dix mille fois bénis !
Ils sont Un, ils sont deux !
 

Annotations

Ce cas public fait référence à l’héroïne d’une vieille légende des Tang qui a inspiré nombre de pièces de théâtre et de films.
Jadis, à Hengyang (Hunan), il y avait un vieil homme qui aimait beaucoup sa fille Qian. Il disait toujours que sa beauté n’avait d’égale que celle de son cousin. Or, les deux jeunes gens tombèrent amoureux l’un de l’autre. Pourtant, le père décida de marier sa fille à un autre jeune homme. Le cœur brisé, le cousin partit en bateau lorsqu’il vit quelqu’un sur la rive qui le suivait : c’était mademoiselle Qian. Ensemble, ils s’installèrent dans le Sichuan. Ils eurent des enfants. Avec ses maternités, mademoiselle Qian réalisa combien l’amour des parents envers leurs enfants peut être profond et elle éprouva des remords d’avoir laissé ses propres parents. Avec son mari, ils décidèrent de retourner dans leur village. Une fois qu’ils y furent arrivés, le cousin demanda à son épouse de rester dans le bateau pendant qu’il irait parlementer avec le père de celle-ci. Ce dernier, incrédule, lui demanda : « Mais de qui parlez-vous ? Ma fille n’a jamais quitté la maison. Après votre départ, elle est restée alitée, sans dire un mot. » Le cousin lui dit qu’il se trompait et alla dans le bateau chercher sa femme, pendant que le père se rendait dans la chambre de sa fille pour lui faire part de ce qui venait de se passer. C’est alors que, sans un mot, la jeune fille se leva du lit et courut pour rencontrer la Qian qui, venant du bateau, s’approchait de la maison, et les deux se fondirent en un. Le père lui dit : « Depuis le départ de ton cousin, tu es restée muette et sans vie, comme si ton âme était partie. » Mademoiselle Qian répondit : « Je ne savais pas que j’étais alitée ; quand j’ai entendu que mon cousin partait, je l’ai suivi comme dans un rêve. »

Dans l’histoire comme dans le kōan, se posent la question de ce qu’est la réalité, et celle du rapport entre l’unité et la multiplicité. Une anecdote du même esprit, ayant aussi pour thème le rapport entre l’unité et la multiplicité, est rapportée dans les Entretiens de Lin-tsi : « Mayu sortit de l’assemblée et posa la question suivante : “Du Grand Compatissant aux mille mains et aux mille yeux, lequel des yeux est le vrai ?” Le maître dit : “Du Grand Compatissant aux mille mains et aux mille yeux, lequel des yeux est le vrai ? Dis vite ! Dis vite !”' »
Le commentaire de Sans-Porte se sert de l’histoire de mademoiselle Qian pour rappeler que "la grande affaire", comme on dit dans le Chan, c’est de résoudre le problème de la vie et de la mort. En effet, les quatre éléments qui constituent la matière et par conséquent le corps dans la cosmologie bouddhique (terre, eau, feu, vent) se décomposent au moment de la mort dans l’ordre inverse : vent (dernier souffle), feu (refroidissement du corps), eau (assèchement des liquides) et terre (le corps perd la vie). De même que la jeune Qian sort de son corps alors qu’elle est encore en vie, quand on meurt, la conscience sort du corps et reste dans un état intermédiaire avant de prendre un autre support et de renaître. Mais tout cela n’est que le jeu impermanent des apparences dans lesquelles se manifeste l’Absolu.
La stance reprend ce point crucial : lune et nuages sont identiques du point de vue de l’Absolu, tout est vacuité et rien n’a d’existence en soi. Pourtant l’esprit ne confond pas la lune et les nuages, de même qu’il ne confond pas les ruisseaux et les montagnes. Il s’agit là, encore une fois, de la nature d’égalité de toutes choses, de l’ainsité : le Principe et les phénomènes sont tous deux bénis. Le dernier vers rappelle l’essentiel : comment saisir à la fois ce qui est au-delà de toute division et la multiplicité ?


Pour en savoir plus

Wumen-Huikai_La-passe-sans-porte.jpgLa Passe sans porte – Wumen Huikai ; trad. du chinois par Catherine Despeux éd. Le seuil, coll. "Points Sagesses" 7,00 € euros

La Passe-sans-porte - Wumen guan, en chinois - est à la fois le titre de l'ouvrage et le surnom de son auteur, un maître zen chinois du XIIIe siècle, qui recueillit dans ce texte majeur de la littérature zen 48 kôans des maîtres les plus appréciés du bouddhisme.
Les kôans sont de courts enseignements constitués d'anecdotes ou de dialogues édifiants entre maître et disciple, que le candidat à l'éveil prend comme support dans son cheminement. Brefs et incisifs, provocateurs et déstabilisants, souvent paradoxaux et ironiques, ils ont pour but de faire disparaître tout point d'appui, de déloger le disciple des habitudes duelles de la pensée afin qu'il accède à la compréhension de la véritable nature des choses : la vacuité, c'est-à-dire l'absence de caractéristiques quelles qu’elles soient.
Parmi les recueils chinois et japonais de kôans, La Passe-sans-porte, par son choix et sa sobriété, est sans nul doute le plus beau. Il est riche en allusions aux principales notions du bouddhisme, et empreint de la richesse culturelle et poétique des maîtres de jadis. Depuis près de sept siècles, dans nombre de monastères zen au Japon, il sert de support pour les moines qui, lors de leurs pratiques méditatives et dans leur vie quotidienne, se concentrent sur un kôan et ne le lâchent pas jusqu'à l'avoir résolu, c'est-à-dire jusqu'à leur éveil.
Catherine Despeux nous offre ici une traduction inédite de cette œuvre majeure, assortie des commentaires indispensables pour en apprécier toute la saveur et la pertinence.

Wumen Huikai (1182-1260) appartient à l'école zen de Lin-tsi (IXe siècle), qui utilise les koans comme voie d'accès privilégiée à l’Éveil. Cette école se développa au Japon, où elle est toujours vivante, sous le nom de Rinzai.
Catherine Despeux est sinologue, spécialiste du bouddhisme chinois et du taoïsme. Administratrice et enseignante de l’IEB, elle a publié plusieurs essais et traductions qui font autorité.

achetez-chez-amazon.gif   La passe sans porte - Wumen Huikai