La puissance morale des enseignements du Buddha

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La puissance morale des enseignements du Buddha - publié le : mar 29/04/2014 à 16:24

Que faire...
et pourquoi le faire ?

Maitreya-penseur_Coree_VIes.jpgDans un essai publié en mars dernier, Éric Rommeluère se propose, à travers trois "méditations sur le bouddhisme et la morale", de "déployer, pour nous autres modernes, la puissance morale des enseignements du Bouddha.
Car, inlassablement, ils répondent à cette double question : Que faire et pourquoi le faire ?".
Cette "puissance morale" est ici explorée, non pas en invoquant les textes canoniques de la tradition Theravâda, comme c’est souvent le cas, mais en s'appuyant sur les Écritures, trop peu connues et encore trop peu appréciées, des traditions bouddhistes du « Grand Véhicule » (mahâyâna), dont la lecture, intrigante, parfois dérangeante, défait toute possibilité de rapprochements trop hâtifs avec nos conceptions occidentales...
L’essai est divisé en trois parties aux tonalités différentes.
La première méditation, « La possibilité d’un monde », esquisse la singularité de ces livres canoniques et comment ils recourent à des procédés comme la parabole, la fable et la métaphore afin de libérer un agir neuf, créatif et imaginatif. La seconde méditation, « Un agir infini », sonde la portée du couple formé par le samsâra, le cycle des vies et des morts, et le karma, l’action. Leur association compose la matrice narrative de tous les enseignements bouddhistes. Elle donne à penser la morale. La troisième méditation enfin, « L’exigence morale », témoigne de l’immense "souci du monde" qui ébranle les disciples du Bouddha... et donne son titre à l'ensemble de l'ouvrage.

Nous aurons le plaisir d'accueillir d'Eric Rommeluère lors de notre Soirée "Rencontre et découverte" du mardi 13 mai prochain et, en attendant, nous vous proposons de découvrir quelques extraits choisis de la troisième de ces méditations.


L’Exigence morale

extrait de :
"Se soucier du monde. Trois méditations sur le bouddhisme et la morale"
Éric Rommeluère, éditions Almora, mars 2014

 

La clarification morale

[…]

Cofondateur du Journal of Buddhist Ethics, le Britannique Damien Keown est l’une des figures marquantes de la « théologie bouddhiste » contemporaine. Cette expression, quelque peu surprenante, désigne un courant de pensée qui se développe en Asie et dans les pays occidentaux convaincu que les approches traditionnelles ne permettent plus une compréhension pertinente des situations actuelles et que celles-ci exigent un renouvellement de la pensée bouddhiste ; elle doit tout particulièrement intégrer des réflexions sur la postmodernité, l’herméneutique et l’éthique. Écrit dans une langue fort accessible et publié en 1992, The Nature of Buddhist Ethics (« La nature de l’éthique bouddhiste ») est le premier livre de Damien Keown. Comme le titre le laisse entendre, l’essai tente de cerner la « nature » de la morale bouddhiste. L’ouvrage est rapidement devenu une référence incontournable dans les milieux bouddhistes, pour sa rupture avec la plupart des interprétations antérieures. Les deux derniers chapitres sont consacrés à comparer la perspective bouddhiste avec l’utilitarisme et la philosophie d’Aristote.

Le karma qui unit l’acte et ses conséquences suggère d’emblée une forme de conséquentialisme. De fait, la quasi-totalité des chercheurs avaient jusqu’alors appréhendé l’agir bouddhiste comme une forme de conséquentialisme : l’adepte ferait des conséquences la norme de ses actes. Pour l’auteur britannique, les similitudes ne seraient qu’apparentes et la comparaison avec l’éthique des vertus d’Aristote serait autrement fructueuse. Le philosophe grec considérait le bonheur (eudaimonia) comme le bien suprême et le but de toute vie, et l’exercice des vertus comme le chemin qui y aboutit. Selon Keown, le nirvâna serait dans le bouddhisme l’équivalent de ce bien suprême ; tout acte fait hors de cette fin manquerait son sens moral. L’adepte développe les bonnes qualités (les « vertus » comme la générosité, la bienveillance et l’attention) à l’encontre des mauvaises (les « vices » comme l’avidité, la malveillance et l’inattention) ; les premières rapprochent, les secondes éloignent du nirvâna. Contre l’interprétation utilitariste, Keown souligne que dans une perspective bouddhiste les actions ne créent pas de bonnes ou de mauvaises conséquences, ce sont les actes eux-mêmes qui se définissent comme bons ou mauvais selon les motifs et les intentions qui les informent. Le Britannique rejette également toute interprétation déontologique : l’adepte n’est pas soumis à des obligations extérieures qui s’imposent à lui, seule sa propre volonté guide son engagement. […]

De fait, il n’existe aucun terme du vocabulaire traditionnel bouddhiste qui équivaudrait à celui de morale pour autant qu’on la comprenne comme un champ spécifique et ordonné de la pensée. Dans La morale bouddhique, un ouvrage de 1927 devenu un classique, Louis de La Vallée Poussin (1869-1938), l’un des grands indianistes francophones, relevait pourtant que la perspective bouddhiste tout entière devait effectivement s’entendre, de notre point de vue, comme morale. Il rendait donc avec audace le sanskrit yāna, qui a le double sens de « véhicule » et de « voie » (comme dans mahāyāna, le Grand Véhicule / la Voie de la Grandeur), par le seul terme qui lui semblait adéquat, précisément celui de morale. […]

 

La défense

Un mot du vocabulaire bouddhiste est cependant parfois traduit par morale ou éthique : il s’agit du sanskrit śīla, un terme qu’il conviendrait plutôt de traduire par défense ou discipline, voire par moralité dans la perspective des traditions de la Grandeur qui élargit sa signification première. Le bouddhisme ancien récapitulait le chemin sous la forme de trois entraînements, la discipline (śīla, placée en premier), l’établissement de la pensée (samādhi, l’exercice de la méditation) et la sagesse (prajñā, l’exercice de l’intelligence). Les traditions de la Grandeur [Mahāyāna] utilisent plus communément une liste de six « excellences » (pāramitā) auxquelles s’exercent les bodhisattva. La première, la générosité (dāna), précède la discipline (śīla), auxquelles succèdent la tolérance (ksānti), la vigueur (vīrya), la méditation (dhyāna) et la sagesse (prajñā). La générosité est indéniablement une vertu morale, elle n’est pourtant pas appréhendée comme l’une des modalités de śīla. De fait, aucun de ces entraînements n’est réductible à une éthique laissant les cinq autres hors du champ moral. Sans être explicite, la dimension morale apparaît sous l’effet de leur conjonction et dans leur perspective commune : celle d’exceller dans la voie / dans la vie.

En sanskrit, śīla a le sens de conduite, de discipline ou de comportement. Dans le bouddhisme ancien, śīla désigne plus précisément des règles de vie qui se déclinent sous la forme de listes d’abstentions. La quintuple discipline (pañcaśīla) des fidèles laïques est la plus commune : ne pas prendre la vie, ne pas prendre ce qui n’est pas donné, ne pas commettre d’inconduite sexuelle, ne pas mentir et ne pas consommer d’alcool. […]

Deux conceptions de śīla sont néanmoins à distinguer. Tout d’abord, celle qui a prévalu dans le bouddhisme ancien et qui se perpétue aujourd’hui dans l’école theravāda, ensuite celle qui s’est développée dans les traditions de la Grandeur. Dans les premières écoles, śīla est compris comme une règle disciplinaire stricte. La règle régit et ordonne l’existence, elle suppose qu’on s’y conforme le plus scrupuleusement possible. La discipline comporte à l’évidence une dimension conséquentialiste : en se prémunissant de certains actes et de leurs conséquences parmi les plus fâcheuses, l’adepte établit les bases de sa pratique. Si nombre de livres de la Grandeur sont empreints de cette stratégie de la règle, ils assurent que le chemin du bodhisattva repose sur une profonde motivation à l’amour (maitrī) et la compassion (karunā). La discipline s’en trouve nécessairement réévaluée. […]

 

Le souci du monde

L’amour et la compassion se confondent avec le souci du monde (lokānukampā). Toujours amoureux et vaillants, les bodhisattva prennent soin de ce monde d’Endurance. Dans toutes les instructions du Bouddha, l’expression utilisée est bien se soucier du monde et non se soucier d’autrui. La foule des êtres est en effet appréhendée dans les relations qu’ils entretiennent avec leur(s) monde(s) : l’identité personnelle tissée d’émotions, de sensations et de pensées ; les relations interpersonnelles ; la société avec son histoire et sa culture ; le monde vivant de l’écosphère aussi. Toutes ces multiples sphères s’entrelacent pour former le monde d’Endurance.

Ce souci du monde conduit à déployer une morale vive qui oriente tous les actes. Le Traité sur les Terres des bodhisattvas et la Somme du Grand Véhicule exposent cette perspective d’une façon ordonnée selon une présentation propre au yogācāra, une école du bouddhisme tardif qui se fonde sur les écrits des frères Vasubandhu et Asanga (IVe siècle). Trois modalités de śīla sont distinguées, « la moralité d’abstention », « la moralité collectionnant les bonnes choses » et « la moralité au service des êtres ». La moralité d’abstention (samvaraśīla) correspond aux règles d’abstention telles que les envisageait le bouddhisme ancien, il s’agit plus précisément des défenses propres à chaque catégorie des disciples, moine, moniale, laïc homme ou laïque femme ; la moralité collectionnant les bonnes choses (kushalasamgrahaśīla) désigne toutes les bonnes pratiques du corps, de la parole et du mental où l’on approfondit sa confiance dans la voie (la méditation est incluse dans cet ensemble) ; enfin, la moralité au service des êtres (sattvārthakaraśīla) désigne tous les actes d’amour et de compassion. L’ordre a son importance, la morale négative précède la morale positive qui se transcendent toutes les deux en un parfait altruisme. Cette présentation tripartite sera par la suite systématiquement reprise par l’ensemble des écoles bouddhistes indo-himalayennes et extrême-orientales. […]

 

La grandeur morale, la morale de la Grandeur

[…]
La lecture d’auteurs bouddhistes contemporains montre des divergences d’appréciation qui n’ont pas encore été suffisamment relevées. Le Thaïlandais Sulak Sivaraksa, fondateur du Réseau international des bouddhistes engagés (International Network of Engaged Buddhists, http://www.inebnetwork.org), et le XIVe dalaï-lama sont des personnalités connues pour réinterpréter les thèmes centraux de leur propre tradition dans le contexte de la modernité. L’un et l’autre se disent engagés par un même souci du monde. Leurs plaidoyers respectifs montrent cependant la pérennité des visions morales par-delà les reconfigurations.
Pour Sulak Sivaraksa, la quintuple discipline (pañcaśīla) des fidèles laïques de la tradition theravāda fonde à elle seule toute pratique et tout engagement : la discipline doit simplement être réexaminée et réinterprétée au regard des souffrances sociales et collectives. L’abstention se métamorphose alors en un refus du système capitaliste et néolibéral qui engendre son cortège de désordres écologiques, économiques et sociaux. Dans Seeds of Peace (« Les Graines de la paix »), l’un de ses plus fameux pamphlets publiés en anglais, il développe l’argument, précepte après précepte. Le troisième est ainsi décliné : « Le troisième précepte est : “Je fais le vœu de m’abstenir d’inconduite sexuelle.” Comme les autres préceptes, nous devons le pratiquer dans nos propres vies, en nous abstenant d’exploiter ou de blesser autrui. En outre, nous devons examiner les structures globales de la domination masculine et de l’exploitation des femmes. Les structures de l’avidité, de la haine et de l’illusion patriarcales sont étroitement liées à la violence dans le monde. »
Le dalaï-lama développe, lui, une autre approche, en soulignant la portée des actes et le poids de leurs conséquences. Dans Sagesse ancienne, monde moderne, un ouvrage consacré à penser une éthique universelle, il écrit : « S’il est vrai que le désir d’être heureux et d’éviter la souffrance est une aspiration naturelle, partagée par tous, il s’ensuit que chacun a le droit de poursuivre ce but. Ainsi l’on peut juger de la moralité d’un acte en fonction de ses répercussions sur l’expérience ou l’attente de bonheur d’autrui. Un acte qui lui nuit ou lui fait violence est potentiellement immoral. »
Dans le vocabulaire de la philosophie morale contemporaine, le premier soutient un conséquentialisme de la règle et le second un conséquentialisme de l’acte. Le conséquentialisme de la règle considère que tuer, par exemple, a toujours de mauvaises conséquences et s’en abstenir de bonnes. Le conséquentialisme de l’acte prend en compte les conséquences de l’acte en tant que tel, qu’il s’agisse de tuer ou de ne pas tuer.

On ne peut guère appréhender les perspectives morales de la Grandeur [Mahāyāna] tant qu’on espère y trouver des normes transcendantes et universelles à appliquer dans l’ordinaire de la vie. Un préjugé ordinaire voudrait que toutes les traditions spirituelles et religieuses, y compris le bouddhisme, possèderaient un corpus réglementaire régissant l’existence ; on pourrait même établir un tableau comparatif des prescriptions, par exemple concernant l’avortement ou l’homosexualité. Le Bouddha n’édicte pourtant pas de normes à l’usage du genre humain. Répondre simplement qu’il n’a pas de position définie sur des sujets comme l’avortement ou l’homosexualité ne permet guère d’apprécier la singularité de ses instructions. Car les règles de vie (śīla) auxquelles s’engagent les disciples du Bouddha n’ont rien d’une loi, ni sociale ni même individuelle. Elles sont à apprécier comme un entraînement continué sur les capacités positives de tout être humain, celle de pouvoir se libérer des frustrations, des compulsions et des illusions, celle de pouvoir faire résonner la joie, l’ouverture et l’amour. L’abstention n’a rien d’un interdit. Elle témoigne simplement que nous sommes toujours libres de refuser notre aliénation. Dans la Voie de la Grandeur [Mahāyāna], les moyens habiles (upāya, l’habileté / la transgression) sont une forme de résistance explicite à l’absolutisme de la règle. Ils soulignent que la morale ne peut être abstraite et que jamais nous ne pouvons nous abstraire des situations. Le sens moral ne naît pas d’une obligation ou d’un commandement, mais d’une entente de l’existence où chaque être vivant se trouve impliqué dans un réseau d’événements. L’exercice de la compassion ne nous dit pas ce qu’il convient de faire dans telle ou telle situation, mais elle permet d’ouvrir un autre possible au cœur de toutes les situations. La compassion invente et fait de l’acte moral un acte toujours créatif. La morale n’est ainsi que l’effort à puiser en soi-même un autre possible. […]


Pour en savoir plus

En librairie :

Rommeluere-Eric_Se-soucier-du-monde.jpegSe soucier du monde. Trois méditations sur le bouddhisme et la morale Eric Rommeluère – éd. Almora – 12,50 €

Comment le Bouddha envisage-t-il l’action dans le monde ? Nous recommande-t-il de nous détacher du monde ou de nous y engager ? Y a-t-il une morale ou une éthique dans le bouddhisme ? Dans les trois essais de ce livre, Éric Rommeluère explore toutes ces questions d’une façon originale et moderne. Méditant tour à tour la signification du langage, du karma et de la morale dans les enseignements du Bouddha, il nous conduit dans un chemin de vie fait d’amour et de sagesse. Le souci du monde, dit-il, est la clé de voûte de tous ces enseignements.

Dans le prolongement de ses livres précédents, Éric Rommeluère compose, ici, un petit traité de philosophie pratique riche en perspectives novatrices. (José Leroy, philosophe, auteur du "Petit traité de la connaissance de soi").

Éric Rommeluère, administrateur de l’IEB, est un enseignant bouddhiste formé dans la tradition zen. Il est l’auteur de nombreux articles et essais où il explore les enseignements du Bouddha, leurs interprétations et leurs adaptations en Occident. Il a notamment publié "Les bouddhas naissent dans le feu" (Seuil, 2007), "Le bouddhisme n’existe pas" (Seuil, 2011) et plus récemment "Le bouddhisme engagé" (Seuil, 2013).

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La-Vallee-Poussin_Morale-bouddhique.jpgLa morale bouddhique Louis de La Vallée-Poussin – éd. Dharma – 18,00 €

L'auteur - Louis de La Vallée Poussin (1869-1938), l’un des grands indianistes francophones - nous guide sur le sentier de la morale bouddhique, se démarquant d'un simple dogme d'un comportement idéal. Une véritable conduite de vie s'amorce, se fondant sur la connaissance des données, sur le développement des questions cruciales, grâce aussi au degré d'engagement individuel sur la voie, à la perception du message de l'Éveillé qui révèle la fonction utile de la condition humaine.

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